Où il est prouvé que le chapitre 21 suit le N° 20… oracle de Jérémie.

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21… Barnaby poursuit…   

… Haut les cœurs, scribe, je n’ai pas terminé l’historique !
Une ouvreuse franchit le seuil de la porte de la chambre 369 et annonça :
… Chocolats glacés, Esquimaux, pastilles à la menthe, cacahuètes grillées, fourrées, farcies, pourries, Cocola…
Le colon combla ses ruptures de stock. On lui avait livré une armoire réfrigérante où il stockait les produits glacés et un bahut pour les produits secs…
… un bol de riz ! s’enquit discrètement Akio.
… et pourquoi pas du canard laqué ? ironisa l’ouvreuse.
… juste un bol !
… tu parles ! Avec ça, je vais gagner ma vie ! Un bol de riz à dix cents pour un seul quidam… j’ai un paquet de graines de courge… ça te va ? C’est mon dernier, ça fait deux mois que je le traîne ! Je te le fais à prix cassé… cinquante cents !
Josef entendait toutes ces transactions – ce qui l’aidait à développer ce sens critique qui s’aiguisait avec le temps de la rumination silencieuse…
Josef, n’avait rien à négocier…
Il était alimenté par le goutte-à-goutte « haut mais oh ! pratique » qui nourrit les esprits en développements prophétiques.
L’ouvreuse, une latino bronzée après des vacances en Californie, quitta les lieux et le calme revint, seuls les lapements du colon sur l’Esquimau et les grignotages des graines de courge peuplaient l’espace sonore. Parfois, un scintillement tintinnabulait qui s’insérait entre ces deux flots bruissant, révélant que Josef était en train de résoudre un nœud philosophique. Il progressait, car les électrons partaient dans une folle sarabande, s’entre-bousculant pour avoir la palme de la doxa découverte. Puis ils s’assoupissaient quelques minutes, parfois quelques heures, ce qui nécessitait l’intervention des hommes en blanc qui venaient ranimer la flamme…
… C’est un roc ! C’est une péninsule… affirma le colon… inspiré…
Il jeta le bout de bois délivré du quatrième Esquimau glacé et annonça à la cantonade :
… Scribe, tu es prêt pour la suite ?
Et sans attendre, il enchaîna :
… Eh bien… vous me croirez… si… non… donc, vous me croirez, vous le devez !
Au matin, je farnientais dans un lit que je ne connaissais pas, dans une chambre inconnue. La porte s’ouvrit, une squaw me servit un discours que je pigeais encore moins. Soudain, tout me revint. Les plumes de l’indigène disparurent et moi je sortis de celles du lit. Je la suivis…
Par signes, elle me dirigea vers un espace qui me stupéfia. Je ne savais pas que les Indiens, ces Sauvages, étaient aussi précautionneux de leur hygiène…
J’étais sur le seuil d’une salle de bains, même à West-Point je n’avais vu un tel modernisme. Un palace pour le corps, avec Jacuzzi à remous, vagues soufflantes et massantes, stock de serviettes-éponges d’un blanc immaculé, flacons de sels, parfums, shampoings… et savon… de Marseille… le tout estampillé « made in Germany »
… À West-Point nous n’avions reçu aucun enseignement sur l’intimité indienne !
Je fis donc comme eux : je pris mon bain à flux bien chauds…
Tel un dollar neuf, je revins dans la grande salle des congrès œcuméniques au croisement des cultures.
Mais les Germains étaient absents.
Seule la tribu des Indiens campait toujours sur les peaux de bêtes autour du feu… dans le style wigwam antique…
Absents, Gottfried, Yépa, Greta, Magda, Josef…
… Travail ! dit la squaw. Toi cul asseoir ! Ici !
J’eus droit à un festin qui marquait mon retour dans le monde germanique…
… Cheval mange aussi… toi, pas soucis !
Devant moi, d’épaisses tranches de pain noir, des confitures, de la charcuterie, des fruits, du lait, du beurre, des pommes de terre cuites dans des oignons arrosées de grains de sésame et de drôles d’escalopes de semoule d’un centimètre d’épaisseur…
J’interrogeai la Squaw :
… Ça?… Grießschnitten aus Bayern… toi… voir !
Avec une spatule de bois, elle saisit une escalope palpitante de semoule, la posa sur une assiette, versa une grosse louche de consistante compote de pommes – de quoi  vous armer pour la journée – elle saupoudra le gâteau avec du sucre à la cannelle…
… Tout ici fait ! Toi, goûte !
… Hum ! hum ! c’est délicieux !
… Café, ici pas ! Ach… toi, boire thé.
Je la rassurai…
Je lui posai plusieurs questions, mais la squaw n’avait appris que des mots basiques en Germain, elle parlait sans doute le Cherokee… elle ne répondait pas…
C’est alors qu’un shaman assis sur le rocking-chair intervint :
… Elle est sourde !
… Vous savez où est toute la famille ?
… Moi aussi, sourd !
Sur ces sonores paroles, je quittai l’hacienda, au grand regret de ma monture qui piaffait comme un jeune homme… j’allais revenir quelques mois plus tard.
Je parvins à l’Irish Tavern où j’avais pris mes quartiers, je ramenais le hongre, je surpris le palefrenier qui l’inspectait ses postérieurs, comme l’aurait fait un authentique adjudant de cavalerie qui verrait passer des recrues de retour de perm…
… putain, il s’est fait empapaouter par un appaloosa, jura-t-il, vous, alors, vous êtes fort !
… à quoi voyez-vous cette évolution ? demandai-je avec l’air de ne pas y toucher.
… regardez les taches d’appaloosa qu’il a sur le train arrière… comme si ça avait déteint !
Je suggérai qu’il n’y avait pas que des juments dans l’enclos…
… ben voyons ! dit-il.
… il y avait aussi des pur-sang… entiers… bien dynamiques.
… eh bien, il s’est fait dynamiter le train arrière…
Le hongre émoustillé, hennit un long soupir. Je ne devais plus le revoir. C’est le lot coutumier de l’évolution d’un officier.
C’est à ce moment-là qu’un pigeon voyageur vint se poser sur le rebord de la fenêtre de l’auberge irlandaise. Je l’observai, il me regarda, nous nous scrutâmes…
Alors, il frappa la vitre avec son bec. La fenêtre s’ouvrit et l’hôtesse le cueillit délicatement par les ailes sans que l’oiseau offrît une résistance, car l’offre était ailleurs.
L’hôtesse ôta prestement un mince tube accroché à une patte, pendant que le marmiton saisit le volatile pour le mettre au menu du jour… avec des lentilles.
Je ne peux traduire les hurlements que poussa l’hôtesse qui devait bien approcher les trois cent trente livres… quelle voix ! Le marmiton reçut un aller-retour, de quoi le faire réfléchir pour le restant de sa vie quant à la protection de la gent volante porteuse de messages qui gisait déplumé dans la marmite.

… Militaire, entonna-t-elle telle une basse chantante, c’est ta nomination. J’accourus vers elle et je lus :
« Le dénommé B.P.G. – moi, en somme, dont on ne peut révéler l’identité – est nommé au Fort George G. Meade, au MICECP, c’est-à-dire le Military Intelligence Civilian Excepted Career Program… Rappliquez illico ! »
Fermez le ban !
La consécration ! J’entrai dans le secret, à la National Security Agency, située à une cinquantaine de kilomètres d’Annapolis, capitale du Maryland.
Telle était la traduction du message du pigeon voyageur… lors de son avant dernier voyage avant celui des lentilles hosanna… deo gratias !
À ce moment-là, dans la chambre 369, Akio écrivait sous la dictée, Josef méditait et le colon partait à l’attaque de son troisième muffin quand s’ouvrit la porte sans crier gare.
… c’est lui… colonel Malcom George Barnaby Parker !
… Yes… ça s’peut !
… ç’est pour vous !
Un factotum apportait une énorme enveloppe cachetée top secret-défense. Akio leva un sourcil, Josef ne leva rien, mais le secret était levé : on savait qui était le colon.
Alors, il fallut découvrir le message enfoui dans l’emballage, car l’Agence de sécurité nationale était futée.
Elle conseillait, avant d’ouvrir cette cuirasse, de terminer muffins, Coca et Esquimaux pour éviter que toute pollution ne vienne maculer le document qui allait émerger de ce nid de sécurité et fermer la porte à triple clés.
L’officier réglementairement immobilisé se précipita d’abord tel un éclaireur fantassin vers les lieux d’aisances afin de purifier ses mains et s’offrit un nuage de parfum Sabre-au-Clair, l’eau de Cologne à 70 degrés cent pour cent US-Marine. Ainsi lessivé et aspergé, il décacheta respectueusement l’enveloppe dite kraft, qui nécessita douze minutes d’attention contradictoire pour être enfin ouverte…
Pendant ce temps, Akio s’était posé sur son séant, assis en tailleur tel un sénateur nippon nippé d’un kimono. Josef s’était immobilisé à regret, car il n’avait pas terminé la postface de ses sermons – cette enveloppe venait trop tôt dans le scénario de l’évolution des thèmes, mais, que voulez-vous ? on ne peut rien contre la marche de l’histoire – il faut faire avec !
Enfin parvenu à extraire le document de la première enveloppe toujours kraft, le colon poussa un cri, très faible, à la vue de la seconde enveloppe bleu-kaki fond pourpre en papier armé, ce qui prouvait que la première enveloppe n’était qu’un leurre… Ah, ils sont forts à la NSA !… Parce qu’il venait de se former à l’ouverture de la première enveloppe, il alla droit au but et, neuf minutes, montre en main plus tard, il jeta un second cri moins faible pour extraire une troisième enveloppe. La mission devenait périlleuse, car, jamais, au grand jamais, il n’avait ouvert une telle succession d’enveloppes, dont l’emboîtement lui rappelait celui des poupées russes gigognes…
Aux mots de « poupées russes », Franziska apparut telle une déesse slave, Josef se dressa sur son lit, ressuscité, tel Lazare…
… Un miracle ! suggéra Akio, qui venait de recevoir enfin un bol de riz blanc.
Mais le colon était trop occupé par la troisième protection en armature de camouflage vert-de-gris. Il n’y avait aucun sésame ni fermeture É-clair. La capsule venait d’un autre monde. Aucun lien de scellement que l’on aurait pu violer avec Opinel US si cette arme avait existé en US-Land.
L’officier colonel, spécialiste à la NSA et des renseignements secrets, en resta bouche bée : il n’avait jamais vu ça…
… C’est normal ! dit Josef.
… C’est pour me dire ça que tu te réveilles ?
… Homme de peu ! Et Josef se réfugia au cœur de l’aurore boréale franziskanienne qui illumina la room 369 et son campement.
Malgré ses lueurs, l’expert des secrets pestait secrètement, se demandant comment ôter sa confidentialité à ce colis qui entretenait un mystère qui ne devait théoriquement pas lui résister.
Eh bien, le colis se mutina, endura et tint bon, jusqu’à sa capitulation. Le bougre colonel pensait recevoir un nouveau diplôme pour son retour à la vie après ses infarctus : le voilà Gros-Jean comme devant ! selon la désuète expression bien de chez les autres…
… le colis resta clos… bon, je lirai plus tard !
… Ah ! Ah ! Il faisait le dédaigneux…
L’expert en Esquimaux partit vers son armoire à glaces pour sacrifier un couple de sucettes glacées, la rage au ventre.
… Hé ! pousse-cailloux, donne-moi ton enveloppe ! souffla Josef, à présent parfaitement remis de ses quarante jours de méditation…
Il émergeait de ses plumes comme un sou neuf… il avait vaincu toutes les tentations… il savait.
Par un effet non encore élucidé, la lettre secrète se posa sur son campement… L’officier ne vit rien… n’entendit rien… ne dit rien… et Josef, en un tour de main, sortit un bristol sur lequel était écrit :

… Colonel, vous aurez « Casque d’or » pour chef de guerre.
C’était signé : « Les Tortues blondes ».

… Une prédiction ! postillonna Akio qui terminait son bol de riz blanc.
Il fallut raconter à l’officier fracassé bien inutilement d’une chute du cœur, ce que l’histoire des US venait de vivre… pendant qu’il était KO synonyme d’abandon de poste.
On lui raconta le décryptage que Josef-Jérémie avait réalisé pendant son absence, le décodage des messages, en particulier ceux en vieux François…

Le grand bawler sans honte audacieux
Sera élu gouverneur de l’armée :
La hardiesse de sa prétention.
Le pont rompu, la cité de peur s’évanouit.

Et voilà que les prophéties du grimoire se réalisaient, d’après les traductions des sciences polyglottes de Jérémie… Tel cet autre message reçu :

La trombe fausse dissimulant folie
Fera Byzance un changement de loi,
Hystra d’Égypte qui veut que l’on délie
Édit changeant monnaies et lois.

On allait ajouter…
Mais la porte de la chambre 369 s’ouvrit, les équipes de soins, n’ayant rien de plus à soigner, venaient rendre visite aux gisants.
Josef-Jérémie suspecta ces outlaws d’être des agents doubles, le bristol disparut. Les boueux suspicieux tournaient autour des lits à la recherche d’indices…
… Des enveloppes top secret avec des enveloppes d’Esquimaux, ça, ce n’est pas banal ! dit un agent en langage latino que Josef décoda.
Akio s’était perché sur une étagère pour éviter un second enfouissement dans les sacs…
Ils cherchèrent longtemps, mais ne trouvèrent rien, à part les deux grands sacs pleins de scories du colon. Jérémie-Josef, présent, avait adopté la position militaire dite du : « Tireur couché, il s’était camouflé en celui qui dort, mais il percevait tous les sons, tons, longs… bon… au moment où ils sortirent, l’un des deux qui était l’autre annonça :
… Ah ! Au fait, il faut vous peser !
… Ah ça, alors ! sursauta Barnaby. Et pourquoi ?
… Ben, on est payés au poids des gisants… vous avez engraissé de quelques livres… Forcément, c’est du travail supplémentaire !
Le gradé s’exécuta puisque c’était un ordre.
… Vingt-deux kilos !
Ben, mon colon !
… On va se faire une belle prime !
… Et ils quittèrent le campement pour annoncer la bonne nouvelle…
Le silence prit la place des nettoyeurs…
Un souffle lourd de méfiance sembla se lever sur le campement provisoirement épousseté, heureusement la clarté des aurores de Franziska et la javellisation des boueux illuminèrent les consciences.
Le gradé requinqué se leva soudain, mais, contre toute attente, il ne s’arma pas d’un Esquimau ni d’un muffin et encore moins d’un verre de Coca.
Il ruminait en faisant les cent pas. Que signifiait cette attitude ? se demanda Josef en observant sa curieuse dégaine.
L’officier s’apprêtait-il à émettre un laïus ?
Alors Josef comprit que ce n’était que de la mise en scène : le colon rejouait le premier chapitre de ce récitatif… Souvenez-vous : lorsque Josef entra dans l’espace hiérarchique du boss, il était derrière son bureau… il s’était levé et s’était mis à tourner de long en large… il évitait la diagonale car il n’avait pas assez de place. Il ruminait et cherchait ses mots, furieux contre le bidasse immobile encadré par deux MP.
La scène avait duré longtemps… le temps de voir défiler toutes les couleurs, jusqu’à ce que sombre l’arc-en-ciel, qui en chutant… fracassa Barnaby.
C’est alors que Josef, mû par devoir jérémien, survola la table, fondit sur le gisant pour le réanimer…
Il est à noter que le GI avait transcendé les normes, puisqu’il avait ordonné aux MP qui l’encadraient de se grouiller le train pour quérir fissa le défibrillateur… ils lui rapportèrent illico… mais… à l’envers.
Quel sang-froid prophétique !
Là, le born again s’arrêta devant Josef, qui perçut le combat interne du gradé…
… Josef… J’avais envie de te casser la gueule… et tu m’as ramené à la vie !
… alléluia ! on vient d’éviter un second infarctus.
Et voilà que le colon se mit à pleurer comme une Marie-Madeleine. Il commença une confession peu courante pour un officier de West-Point. L’émotion nous étreint, nous aussi, mais nous tenterons d’éviter le pathos. Akio avait sorti ses Kleenex made in China, il regardait Jérémie…
… tu comprends, Josef… vagissait le sanglotant.
qu’as-tu fait de tes talents, Barnaby ? lança intérieurement cette voix de chapelle Sixtine qui résonnait parfois dans la tête de Josef.
Akio eut un mouvement de compassion. Était-ce le moment du jugement ? pensa enfin Jérémie.
… c’était le jour de mon étoile… pleurnichait le légume. Depuis mon arrivée à Yokosuka, j’avais réussi à franchir toutes les chausse-trappes…
… tu veux dire que tu… déléguais… pendant que tu pantouflais derrière le plateau de ton campement… c’est ça ?
… c’est la vie d’un colon qui attend son étoile…
… quand il y a du merdier, c’est un petit couillon qui en prend pour son grade… Toi, benoît, tu passais ton temps à écrire des rapports !
… mais c’est ainsi que ça se passe… Pourquoi veux-tu changer les coutumes ? Moi… Barnaby… Pourquoi me juges-tu, Josef ? Moi qui t’ai découvert dans l’hacienda de Gottfried, alors que tu rongeais ton frein… Moi qui t’ai donné le sentiment d’exister… Moi qui t’ai lancé !
… c’est ça… c’est grâce à toi si je parlais quinze langues dans ma petite enfance et si j’ai obtenu une bourse à l’université pour en acquérir quinze de plus…
… oui, mais… tu es entré par la grande porte à la NSA, dans le service des traductions… Songe à quel point ce génie aura servi…
… pour gagner tes barrettes…
… tu n’aurais jamais pu entrer dans le cosmos de l’US Military Land… sans moi !
… tu l’entends, Akio. C’est moi qui rame et lui qui ramasse…
… Akio se garda bien d’approuver ou de censurer sa position… car il n’était que scribe. Il se tut, mais ses yeux parpelégèrent légèrement, ce que l’on pouvait interpréter comme le signe évident d’un non-signe signifiant… ils clignotaient…
… je voulais ta gloire, Josef…
… et toi… tu voulais la tienne !
… enfin, Josef… souviens-toi… Lorsque tu as quitté la closerie de Hissa LUNA, il a fallu un tombereau pour débarrasser ton campement et c’est un véhicule de notre glorieuse armée qui vint clarifier l’espace… pour ton avenir !
… tu copulais avec Hissa Luna !
… elle m’avait supplié…
… après, elle me refusa le talweg de ses deux mamelles sur lesquelles j’eus mes premiers ruts qui fertilisèrent mon manu-script !
… je te guidai vers Duquesne University…
… c’est toi qui l’as financée ?
… n’as-tu pas obtenu une bourse ?
… comme tous les étudiants nécessiteux ! Gottfried a vendu un hectare pour payer le reste… tu te rends compte ?… Gottfried qui s’ampute d’un centième son territoire ? Il pleurait comme un veau…
… l’affaire n’était pas trop mauvaise…
… ah bon ?
… vendre un terrain pour la construction d’une usine, oui, c’est un bon filon… Gottfried aurait pu payer mille fois tes années d’études à la Duquesne… N’est-ce point ton arrière-arrière-grand-père qui avait acquis cette terre pour quelques cents alors que Pittsburgh était seulement logé à côté du fort Duquesne ?
… tu vois à quel point mes ancêtres sont des gens prévoyants, organisés, méthodiques. Ils pensent toujours au futur. Ils ne sacrifient rien au présent. D’ailleurs, ils gardent tout ce qui entre sur le territoire de Gottfried. Et sur ce point, tu as pu voir la seconde grange : dix mille mètres carrés pour la collection des objets utilisés dans la famille depuis cent soixante-douze ans, trois mois et sept jours…
… oui, je me souviens…
… eh bien ?
… eh bien, dans cette grange, Gottfried a ramassé toutes les vieilles Ford T2 du voisinage à cinquante kilomètres à la ronde, achetées pour des clopinettes : il y en a au moins quarante… toutes démontées, rapetassées, huilées, dépoussiérées… Eh oui, ce sont leurs pièces qui permettent de conserver Rosalie… Elle ronronne, Rosalie… elle turbine, Rosalie… elle fait de l’huile, Rosalie… on la vidange Rosalie… comme au premier jour de sa mécanique vie…
Le gradé…
Était agacé… que Josef ne se liquéfiât pas dans la reconnaissance…
… quel moment ?
… lorsque tu es allé à Duquesne…
… eh bien ?
… je ne croyais plus en toi…
… homme de peu de foi…
… car…
… je te vois venir…
… oui, cette Franziska t’a roulé dans la farine… c’est une cabotine…
… attention à l’infarctus potentiel qui se pointe, Barnaby…
… elle a joué un rôle néfaste…
… homme de peu de conviction…
… elle t’a entraîné dans des sentiers de traverse…
… tu saucissonnes, Barnaby… La tranche que tu soupçonnes, tu oublies qu’elle fait corps avec le reste de la masse sèche… Ne l’oublie pas… Je ne suis pas de ceux qui pensent à cette mince rondelle, qui n’est qu’un instant de vie – fondamental, certes, mais qui n’est qu’un instant dans lequel le vécu donnera tout son sel à la suite du parcours, car la voie se poursuit alors même que tu supposes une dérive… Toi, la seule chose qui t’occupe, c’est le renouvellement de ta garde-robe au pli réglementaire et l’attente de ta future étoile…
Ce dialogue avait pris des allures de jugement dernier avant la soupe du soir qui ne tarderait guère… Essoufflés, les deux débatteurs se turent, mais Josef n’avait pas tout dit.
… et tu sais ce que je pense des uniformes ?
… je ne sais plus… tu en dis tellement !
… alors, retiens cela : tu ne portes pas l’uniforme…
… ben non, ici, je suis en liquette !
… c’est l’uniforme qui te porte…
… mais je suis en caleçon, tu parles d’un uniforme !
… tu es ignare en figure de style, Parker !
… j’ai faim ! dit Akio qui était descendu de son étagère après le départ des nettoyeurs.
Le Nippon semblait se dessécher, tant jaunissait son épiderme.
Enfin, la porte s’ouvrit. L’équipe de quart venait relever l’équipe qui veillait… Ce fut une révolution…
Qu’on en juge.
Ils entrèrent comme chez eux, sans tambour ni trompette. L’équipe se dirigea directement vers le colon. Il devait rendre les armes séance tenante pour que le fait ait force de loi. Il fallut une évaluation ; même si la décision était prise, il fallait des preuves. On en trouva pour le certifier sain.
Le colon fut pesé, mesuré, étalonné ; on soutira un jerrican de sang. Un figaro défricha cette tignasse indigne pour un gradé des renseignements. Des aides-soignants le couchèrent sur la couche pour lui planter des électrodes dans ses muscles enrobés. Le colon sauta comme une crêpe – hélas, il manquait le sirop d’érable. On lui tâta le pouls et tout ce qui pendait dans l’exercice de la vie, glandes et autres. On le vidangea. Ce fut donc une révision générale qui dura le laps de trois heures d’horloge.
Lorsque ce fut terminé, on constata que la température ambiante avait gagné 10 degrés Fahrenheit, ce qui était considérable dans un campement médical et favorisait les miasmes de toutes origines. Un grand vent artificiel se mit alors à souffler du nord, il avait mission d’assainir l’espace. L’équipe de quart, forte de neuf membres, se divisa en deux parfaites moitiés (la compétence n’a pas de limites) qui se répartirent le long des deux bords du futon du colon afin d’arrimer la couche pendant que le souffle soufflait. Il fallut un bon quart d’heure pour que retombe le mercure.
Alors le chef de l’escadron prononça la sentence :
… Malcom George Barnaby Parker, vous changez de service, immédiatement, tout de suite.
… je vais où ?
… desintox Agency Service.
… dézin quoi ?
… en clair… perdre votre maquillage adipeux dans lequel vous vous étiez fort utilement attifé pour passer inaperçu. Félicitations, vous avez réussi !
… enfin… ma première étoile !
… sauf que vous ne serez réintégré dans votre unité opérationnelle que si vous vous décapez de ce masque restant… sinon nul ne pourrait vous reconnaître et votre légendaire vernis autoritaire serait mort au combat.
Donc, militaire, il faut retrouver votre ontologique être svelte connu et reconnu par vos chefs, sous-chefs, couvre-chefs. Il vous reste donc à redevenir ce chef-d’œuvre que vous fûtes jadis…
… quand dois-je retrouver mon bureau ?
… dans l’absolu… vous êtes réintégré !
… et dans le relatif ?
… dans son immense bonté, la direction vous donne une semaine !
Le colon tourna la tête vers le grand congélateur placé à côté du bahut et qui décorait son campement. Il savait qu’il allait devoir laisser tous ces souvenirs derrière lui, sans aucun retour possible…
… et… voulut-il articuler.
… l’ordre stipule : “sans bagages”… proclama l’autorité.
… quel sera mon menu ?
… le matin, petit riz à l’eau… à midi, long riz sec… le soir, riz cassé aux légumes !
… vous voulez mon inanition ?
… non… votre taille de guêpe !
… ben moi, depuis que je suis né, je vis avec ce menu ! déclara Akio.
Et le chef de l’équipe de quart eut un subtil argument supplémentaire pour convaincre le gradé que son avenir se jouait là, ici et maintenant.
… l’étoile du rayonnement en est le prix, mon colonel !
Et ce fut tout. Pourtant…
… Oh ! Oh ! objecta Josef, qui ne l’entendait pas de cette oreille, mais de l’autre. Il n’en est pas question !
Silence.
… et pourquoi ? murmura le chef de la délégation.
… cet homme qui jouxte ma couche n’est pas encore totalement affranchi… Certes, vous fûtes des experts en expertise médicale adipeuse, cardiaque, physique, drolatique et sanguine… mais quid, messieurs, de l’âme de ce quidam ?
Stupeur !
… mais qui êtes-vous… re murmura le chef de la délégation.
… passé le moment du respect de l’ordre… par la suite, il transgressera, c’est sa nature… N’est-il pas un pilier de West-Point au matricule US-Land ?
Mouvements d’étonnement.
… mais… qu’est-ce à voir ?
… moi, Josef-Jérémie, je n’ai pas terminé la purification adipeuse de son âme-esprit-conscience… !
… c’est vrai… confessa Barnaby… c’est vrai…
La tronche de sept pieds de long… hésite.
… dans ces conditions, vous reviendrez chercher ce péquin demain matin à l’heure où chante le coq de bruyère… lorsqu’il sera purifié.
Effarement, hésitation… quésaco ?
… c’est un ordre !
Léthargie… mais mouvements vers la sortie…
… vous oubliez l’essentiel !
Pétrification…
… enlevez l’armoire à glaces et ce bahut…
Musculation… On sua, peina, geignit en ruisselantes jérémiades, mais cela ne changea en rien la décision de Jérémie…
L’équipe de soin des sols succéda à l’équipe de quart, puis l’espace du campement reprit son rythme de sénateur, le colon, dégrisé, tournait en rond sur le périmètre devenu désertique. Longtemps il marcha, rumina, supputa, ratiocina. Des heures, des heures, sans pouvoir dire un mot… lorsque soudain :
… mais, pourquoi as-tu donné cet ordre ?
… pour ton bien… continue de marcher… tu as déjà perdu trois cents grammes… Je ne voulais pas te laisser partir sans avoir nettoyé ton encéphale !

 Si vous voulez connaître la suite de cet étrange pardon, rendez-vous au chapitre 22 qui suit le chapitre 21, comme dans tout bon opus biblique… C’est le moment d’ouvrir vos esgourdes, de dessiller vos mirettes, de bouléguer vos synapses afin de ragaillardir vos sens endormis – car le colon va comprendre l’incompréhensible. Le texte le prétend, mais comme beaucoup, nous sommes dubitatifs : « Se non è vero, è ben trovato »… murmura Akio… il parlait l’italien depuis sa rencontre avec Josef qui lui avait prêté un incunable de 1582 d’un certain Giordano Bruno…

                                           Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

 

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