Où, Josef va étudier à la fac avec Graceful une bisonne…

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 34… Second grand prédicat de Josef… prophétie d’une naissance…   

Où Akio découvre cette abstraction, à savoir : « la réalité qui dépasse la fiction » parfaitement intraduisible pour un fils de l’archipel nippon, né dans la péninsule de Miura en la préfecture de Kanagawa, faubourg de Yokosuka, non loin du mont Ogusu qui culmine à deux cent quarante-deux mètres, dans la chaumière des ancêtres, de laquelle il voyait chaque matin le temple bouddhique 西行院, que l’on peut traduire par « établissement qui conduit à l’ouest »…
Ça tombait bien… il y était… là, au centre universel de l’univers étasunien…
… mais où allez-vous avec ce bison ?
… c’est pas un bison !
… je rêve… c’est quoi alors ?
… une bisonne… voilà son dossier d’inscription…

Premier tableau : la réalité live vers un projet de fiction…
Un matin, Rosalie, toute pimpante sous les mains de fée du grand prêtre Gottfried, se trouva au milieu de la cour de l’Hacienda ; le moteur US, cœur de l’ancêtre, battait comme une mécanique Suisse mise à l’heure par un horloger Germain.
Pour fêter cette renaissance, Gottfried avait revêtu le costume authentique : le Lederhose, avec chapeau à plume.
Le peuple en liesse sortit sur le seuil pour admirer l’artiste et son œuvre. On faisait chorus tout autour. Les anciens de la tribu tendirent les peaux des tambours de la paix triomphale pour entonner un chant dont les paroles traduites en langue étasunienne donnaient longue vie au cheval glouton à raison de quelques galons aux cent milles US.
Cette construction était une relique des temps anciens… sanctifiée par des générations qui avaient foulé son plateau, accompli des voyages, des arrêts aussi. Toujours fidèle, elle était le pur-sang de la communauté, le lien entre les tribus, l’histoire de la conquête, l’appaloosa-mécanique symbole de l’intégration.
Une fois ce moment jubilatoire passé, Gottfried ne ressentit plus le besoin de se pâmer devant son œuvre. C’était fait. Il avait maintenant d’autres Meccano à réparer, en particulier le système d’alimentation du château d’eau qui avait trépassé un soir de tempête.
Ce fut la passation des fonctions : le Vater donna les clés au Sohn, puis s’en fut. La famille, elle aussi alla vers les lieux où ses instincts grégaires l’attendaient, on remisa les tambours et Rosalie s’inclina devant son nouveau boss.
Josef prit en main la vieille dame qui, nonobstant son grand âge, affichait des escarpins brillants avec ses nouvelles jantes alu made in Germany. Dès lors, elle pouvait ruer sur ses quatre roues motrices…
Josef commença par apprivoiser le monstre…
Il avait déjà eu à dompter d’autres rugissants lors de ses années passées sous la Bannière Etoilée. Il resta d’abord dans l’espace de l’Hacienda pour apprivoiser Rosalie afin qu’elle ne perde pas le Nord… après tant d’années de pénitences.
Quelques jours plus tard…

Deuxième tableau : métamorphose de la fiction…
La nouvelle jeune Rosalie quitta l’Hacienda et entra dans la ville comme César dans Rome. Elle se gara sur un parking, situé à quelques encablures de l’entrée de l’université. Le plateau avait été bâché afin d’en masquer le contenu – un subterfuge qui avait permis d’arriver jusqu’à ce poste avancé…
Josef abaissa la ridelle arrière qui offrait une rampe.
On fit descendre la passagère : Graceful soi-même… elle prit une longue inspiration… lança une généreuse flatulence… les environs en furent conquis…
« Graceful est cette adorable bisonne, disait la paperolle qu’Akio avait ajoutée au manu-script, celle-là même dont Josef avait tenté d’évaluer le poids. Rosalie, avec l’aisance d’une jeune sportive, supporta cette charge grâce aux nouveaux essieux installés par Gottfried. »
Rosalie serra les cardans et supporta la noble puissance de Graceful… docile, elle attendait que le prophète sécurise la vieille Rosalie…
Josef replia le plateau de métal, ferma les deux portes de la noble FordT2, prit son cartable de Révérend, son sac à dos et partit en tenant Graceful par un ruban bleu azur…
Josef connaissait parfaitement le chemin.
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le visiteur et sa compagne entrèrent dans l’enceinte de l’université… parvinrent à l’amphi… dans l’indifférence totale…
Une foule les suivait, le brouhaha était indescriptible, le couple était accompagné d’un nuage de mouches à la diète qui se jeta éperdu sur le poil de la femelle.
Josef, coiffé de la parure en plumes d’aigle Algonquin pénétra dans son ancien amphi, s’assit au premier rang, il accrocha le ruban de la liberté au siège à côté de lui. La femelle regarda de ses gros yeux cette foule qui caquetait autour d’elle, en chassant les mouches de sa longue queue au bout de laquelle un petit toupet s’agitait énergiquement.
Oh, ce ne fut pas long…

Troisième tableau : à ce moment-là, la fiction prit la forme de la réalité…
Mouvements de foule, les gradins étaient pleins à craquer, on voulait voir…
Une escouade de cerbères tenta d’organiser l’espace. Surgit une demi-autorité…
… qui vous a permis ?
… nous venons étudier !
… que fait cet animal ici ? Et vous, qui êtes-vous ?
… je suis étudiant… vous voulez dire Graceful ? Elle étudie aussi !
… non, mais ! Libérez immédiatement ces lieux…
Soudain, grand remous…
Voilà des caméras qui arrivent. Assis sur leur siège, tous les badauds ont sorti leurs téléphones ; on mitraille la scène. Attention prudence, celui qui détenait son autorité relative, jouait sa carrière. Les alinéas de la Constitution permettaient tout, à condition de savoir s’en servir. Les journalistes commentaient, les autorités démentaient, les étudiants complimentaient, les gardes se documentaient, la gaudriole se pimentait…
Josef n’avait toujours pas bougé de son siège…
Supputations. On se grattait l’occiput, on vérifiait le comput, on allait prendre une décision pour un output, manu militari…
Que disait le règlement interne ? où était-il ? que faisait-il ?
Il était muet sur cette question, quant à cette présence…
Graceful n’en avait cure. Elle lâcha un puissant meuglement qui provoqua l’hilarité de la salle. Enhardie par sa prestation, elle jeta une flatulence non moins puissante, un style rabelaisien qui empesta l’espace. Pour conclure, elle posa une grosse bouse qui éclaboussa la garde rapprochée de la semi-autorité et réjouit le nuage de mouches.
C’en était trop…
Appelons la police, vite… Non, d’abord les femmes de ménage…
Une nouvelle autorité parvint à se frayer un chemin pour atteindre le centre du cénacle : c’était l’autorité suprême… la suprême autorité… le boss ici… en ces lieux…
L’homme était de style cacochyme soutenu par deux aides, échevelé, il éructait, il parpelégeait, il était proche de l’apoplexie… proche de la retraite aussi… mais dans un effort surhumain sur la dernière ligne droite de chemin… il… exerçait son pouvoir… en tant que Doyen…
Garfield Jr. était son nom…
Il allait parler… qu’allait-il dire ?
… Wouaw ! fut sa thèse…
Josef se leva, vint saluer la sommité qui ne savait que dire. Il lui tendit la main. S’étaient-ils connus ? Rencontrés déjà ?
Garfield questionnait sa mémoire… car enfin…
… que puis-je pour vous ? hasarda Josef.
… que revendiquez-vous, enfin ? dit l’autorité suprême, qui s’étranglait, ne parvenant pas à faire le choix entre indignation, salutation, éructation… action…
Alors, elle choisit une conclusion :
… ça alors un bison qui vient étudier…
… et pourquoi pas ! soliloqua une douairière assise derrière Graceful…
Les arpètes du nettoyage observaient, prêtes à exfiltrer la bisonne… elles firent silence…
Comme Graceful, le doyen rumina… un Wrigley’s.
… je vous remercie de me donner la parole ! répondit alors Josef.
Et il monta en chaire…
Le service de nettoyage s’apprêtait à rendre clean, il fut stoppé net par les gardes qui, muettement sur ordre de Garfield Jr., intimèrent le silence, sur lequel planait une formidable odeur de bouse de bison des espaces de l’ouest. De grosses mouches attaquèrent. On se frappait soi-même avant de frapper les autres. La suite risquait de devenir sanglante…
Akio était là pour enregistrer ce grand concept…
Du haut de sa chaire, Josef pacifia l’espace, les bras tendus, ouverts dans un geste de paix terriblement biblique…
… peuple… je vous enjoins de vous assoir…
… toi aussi Junior, Jr.
Garfield en resta médusé…
Le prophète allait causer, pendant que les caméras se repositionnaient pour un nouveau cadrage en contre-plongée sublime…
… ce type… je le connais, songeait Garfield… mais d’où ?
On laissa un espace autour de la femelle qui se mit à ruminer tranquillement : une déglutition appliquée succédait à une mastication consciencieuse avant qu’un nouveau bol ne vienne dans le cycle, selon le rythme logique des mammifères ruminants – comme d’ailleurs la presque totalité des acteurs de cette grande révélation qui mâchaient leur chewing-gum…
L’amphi était plein comme un œuf dur… imaginez le contraire, un œuf plein d’amphi… eh bien c’est inimaginable…

 Quatrième tableau : Reverendus incepit his verbis
« Mes bien chers frères… je fus… ici même… jadis… comme vous… sur ces bancs !
Après quelques années consacrées à mon éclosion et autres mutations dans des pays exotiques, je revins m’inscrire, car j’avais conscience de ma profonde carence en matière de savoir. J’y inscrivis aussi ma compagne Graceful avec qui je vis quasi maritalement, j’ai bien connu ses ancêtres… n’est-ce point le temps actuel où chacun s’accouple avec ses raisons qui transcendent les raisons darwiniennes…
… ce type… je l’ai vu à… non… a… mais ces mots… je les ai entendus… mais où ?
« J’ai rencontré les instances de cette Université célèbre, j’ai présenté le cas de Graceful… qui… elle aussi avait quelques retards dans sa formation initiale.
Il a suffi de verser l’obole de l’inscription, qui n’est pas modeste, mais enfin quand on veut on peut ! Voilà, j’ai tous ses papiers : certificats de naissance, de croissance, de baptême, ses certificats de connaissance… en plus des miens…
Dès lors qu’un péquin est inscrit, il ne lui reste plus qu’à venir accomplir sa mutation, ce que nous fîmes ce matin pour écouter la sagesse révélée…
Comment ? me dit-on : un animal ? Mais quel animal ?
Depuis qu’un taulier de Washington a choisi d’épargner chaque année une dinde afin qu’elle ne finisse rôtie… l’animal n’aurait-il pas gagné un nouveau statut ?
Les présidents qui suivirent firent de même.
Or, vous le savez, la dinde, c’est-à-dire la Meleagris-gallopavo, n’était-elle point ce volatile endémique de nos contrées, tout comme le bison : ils sont nés ici bien avant nous…
Cette terre était la leur…
… ce type… je vois… je commence à voir Jérémie non loin de là… Garfield tortillait du cul… sur son siège… il entrevoyait… le fond du ciel… au loin…
« Or poursuivait le Révérend, la première chose que firent les pèlerins qui descendirent du Mayflower fut, au nom de l’amour divin, de les occire pour prendre leur place. Songez aussi que les habitants de cette région, les Indiens, furent, eux aussi éliminés pour assouvir la grande parole authentiquement spirituelle de ces pèlerins de la paix qui n’en étaient pas à un paradoxe près. Ils venaient pour pratiquer leur religion : celle de la pensée mosaïque… relookée par Luther… fignolée par Calvin…
Ici même, dans cette ville, plus tard, que fut conçue une grande réforme, la plateforme de Pittsburgh, qui, avec raison, voulut adapter la liturgie à l’évolution de la société… Ce sera l’objet d’un grand futur discours… si Dieu le veut !
N’est-ce point louable ?
C’est ce que je me propose de faire cent trente-deux ans après… les bons mots des Father restèrent lettre morte… devant les cadavres des bisons et des dindes…
… ce type… je sais… mais… mais… c’est le petit Gottfried…
Et Garfield Jr. de se redresser sur sa cadierola chaise ancienne des félibres encore plus vieux que Garfield…
« Ici, disait Josef, mes frères et mes sœurs ho ! ho ! sur ce sol, où vous avez posé vos fesses éblouies par cette société, il y avait une plaine, sur son sol, une savane, dans laquelle vivaient en liberté bison dindes coyotes et Indiens, selon un cycle cosmique…
Le seul titre de propriété de cette institution, dans laquelle vous venez pour accéder à la connaissance et accepter cette science, repose sur un fait d’armes non juridique… Ce fait s’appelle l’hécatombe… suivi d’un vol.
Pour construire ce béton…

Plus de dindes…

Plus de bisons…

Plus de coyotes…

Plus d’Indiens…

Enfin, une terre vierge…
Ces nettoyeurs, mes biens chers frères sont vos ancêtres. Ils prétendirent qu’en l’absence de titre de propriété, la terre leur revenait de droit puisqu’ils venaient de la découvrir… inoccupée…
Ce sont ces préceptes que vous enseigne… cet homme… le Doyen Garfield Jr. ici présent… garant du concept.
… ce type… mais oui… bon sang mais c’est bien sûr… c’est lui qui m’avait foutu le bullshit… alors que je prenais mes fonctions… il reprend du service… ah non !
Le peuple sur les bancs commence à caqueter… non mais… et chacun de faire son auto-critique… in-petto pour certains… mais pas tous…
« J’invite vos béotiens neurones à évaluer cette situation…
« Moi… John Smith…
… non je rêve c’est le Josef Schmitt… il a changé de nom le bougre…  Garfield vient de rajeunir de presque quarante ans… il est flambant neuf… il se redresse comme par miracle…
« Je vous invite de vous interroger sur cet enseignement. J’ai fait le tour du monde en plusieurs escales où j’ai occupé plusieurs postes dans des fonctions de très hauts niveaux de sensibilités planétaires.
Je sais ce que je dis. Je sais ce que j’ai vu. Je peux en déduire certaines déductions selon des analyses déductives…
Songez que d’un trait de plume, par exemple, le taulier qui nous gouverne à Washington va signer une catastrophe écologique tout en graciant devant des dizaines de caméras une dinde rescapée, alors que des milliers d’autres seront mises au pot. De la mise en scène, pour masquer les hécatombes et sa volonté de voler des territoires aux indigènes qui vivaient ici depuis vingt mille ans…
L’autorité flattera toujours votre concupiscence, jamais votre raison…
Et elle s’en lavera les mains, car c’est vous qui l’avez choisie…
Je laisse à présent l’autorité faire son travail de pacification. Je m’en remets à elle… et à sa grande sagesse…
Graceful doit se former et rattraper ses retards qui l’empêchent d’être l’égal de chacun… »

Cinquième tableau : où les effets du prédicat…
Un tonnerre d’applaudissements accueille ce dernier propos. On tapa des pieds. C’était biblique. À la différence des temps anciens, Josef… autant que John… avait un micro, ce qui était bien plus facile. (On se demande encore comment faisaient les Bédouins dans le désert devant des milliers d’assis… par jour de grand vent.)
Un pack de gardiens monta sur l’estrade…
… non… attendez… !
Le doyen avait retrouvé sa raison.
Il se redressa de toute sa petite hauteur, il devint César Impérator… non mais !
D’abord, il avait réussi à déglutir son ahurissement, puis son étonnement, enfin sa retenue.
Il était de nouveau lucide presqu’extra-lucide à l’écoute du Révérend, se disant in petto :
« Y’a pet’t ben queq chose à fair ! avec le P’ti Josef-John du côté de la cancel-culture… va tant savoir ! »
… laissez-moi voir cet homme ! Dégagez cet amphi !
C’était lui l’autorité sur cette surface juridique. C’était donc lui qui avait le dernier mot.
« S’il y a une plainte à porter eh bien c’est moi, je la porterai »
La foule curieuse reflua en jetant encore quelques flashs…
Et voilà…
Il ne resta qu’un petit groupe d’acteurs. Josef était toujours sur son estrade. Graceful n’était pas plus intimidée qu’au début, mais elle poursuivait son dégazage avec une belle application. Le sol était un vrai bourbier, l’atmosphère était irrespirable, les mouches tournaient autour du festin…
… vous, là… qui êtes-vous ? intimèrent soudain, des cerbères à l’attention d’Akio.
… je recueille les sermons de Sa Sainteté Le Prophète !
… les sermons ?
… oui de John Smith le Révérend…
Les caméras étaient toujours là. On attendait le dénouement… du clap de faim(sic).
Dans l’ambiance instable, une jeune et fringante journaliste se rapprocha de la chaire pour interroger le Révérend, mais elle fut prestement interrompue par deux montagnes de muscles qui s’interposèrent entre le futur prévenu et son micro. Garfield ne voulait pas qu’on lui pique les mots du Révérend… elle fut exfiltrée dans le couloir… où d’autres caméras arrivaient, d’autres témoins, d’autres uniformes…
Dire que l’on allait s’expliquer à huis clos serait un peu hasardeux. Sur-le-champ, les télévisions commencèrent des « live TV »
« Place au direct ! »
On se faisait beau.
L’instantané de l’information était sacré, sous les merveilles CNC : californianewscable. Les chaînes rivalisaient en ressources techniques pour « capter » le « news ». Le grand seigneur des lieux ne parvenait plus à quitter la zone qui devenait impraticable. Il se débattait entre les gardes, les femmes de ménage et des ouvriers en tenue de chantier qui arrivaient pour poser des barrières et des pancartes de sécurité :

                                  « Be careful, slippery floor »

Soudain, Graceful décida de se coucher au milieu de ses bouses. Grand reflux du premier cercle, qui fit un saut de carpe pour éviter les escarbilles.
Le tout faisait floc-floc.
Josef-John-Jérémie était toujours juché sur l’estrade. N’écoutant que son cœur de Révérend, il sauta le mètre qui l’élevait et vint vitaliser le doyen Garfield.
Il l’attrapa et le hissa sur la Chaire-Hauteur. Enfin en sécurité, il lui tendit le micro…
« Parle Doyen ! Adresse-toi à ton peuple ! »… oracle de Josef.
L’essoufflement était masqué par les bruits ambiants. Avant que l’univers présent puisse entendre le son de sa voix, il déglutit puis déclara, pendant que filmaient les caméras des télévisions du comté de l’État et du monde entier :
« L’université est un lieu de paix… un sanctuaire, na ! »
Ce que semblaient contredire les images qui montraient un chaos d’uniformes imbriqués dans un cloaque où reposait une impénétrable bisonne…
« Je vous demande de quitter cet hémicycle… Je vais m’entretenir avec vo… vous… vos… votre… no… nom… »
On tendit un carnet à l’aïeul émérite Jr. qui lut :
« Révérend John Smith… Oui, Jo… non, John… Smith… lui-même… Je crois qu’il a un message… Je dirais même une révélation… n’est-ce point ?
Il est Révérend… on doit écouter les Révérends et en particulier le Révérend qui révèle un avenir comme le fit Luther… puis Calvin… tous nos Fathers… du Mayflower…
Je suis très honoré de vous recevoir, Révérend… Alors, je vous en prie… quittons ces lieux pour que nous puissions nous entretenir sereinement ! »
Akio n’était pas le seul à prendre des notes. Il pouvait observer qu’un grand nombre de personnes ici présentes avaient également sorti des carnets sur lesquels elles griffonnaient…
Akio compara son manu-script volumineux enflé de quelques paperolles à ces médiocres carnets, et il en fut fier.
L’espace se vidait, oh, lentement, mais il se vidait. Des gardes gardaient en regardant les femmes de ménage dont l’une, hagarde par mégarde avait posé une semelle ringarde dans la fiente et tentait de javelliser ses basques pour éviter de laisser des empreintes d’arrière-garde ; d’autres avaient enfilé des sacs transparents de sauvegarde en plastique pour épargner le même sort à leurs pompes – on se serait cru lors d’un débarquement lunaire hollywoodien. On avait acheminé d’immenses aspirateurs de chantier. Il fallut remuer Graceful qui jeta un meuglement de désespoir, en quêtant un signe du côté de Josef.
Le Révérend parla à l’oreille du doyen.
Alors…
Les portes se refermèrent sur les gardes et les instruments de lustrage disparurent dans les coursives…
Dans le cœur de l’amphi, il ne resta qu’Akio sur son banc de première classe au pied de la chaire, il écrivait.
Graceful accepta d’être mise « au coin ».
Sur la Chaire-Hauteur siégeaient la suprême autorité et le sage Révérend.
Le sol était luisant et humide et attendait le prochain délestage de Graceful.
Heureusement, que Akio était là.
Depuis le départ de son île natale, il suivait l’évolution du Révérend, mais, celui-ci étant imprévisible, Akio s’était adjoint un allié fidèle – une authentique aide électronique baptisé d’un nom grec made in Japan qui enregistrait discrètement.
Car, voyez-vous, dans cette évolution, le moindre détail, le moindre mot, la moindre attitude avaient un sens. Nul ne pouvait prévoir le moment où Josef… John… le Révérend… Jérémie… le Prophète… allait se révéler au grand jour… mais ce que l’Olympus venait d’enregistrer était grandiose…
Garfield Jr. aussi…

Sixième tableau : papotages vers le futur.
L’écriture est difficile à saisir quand nos sens sont tournés vers l’observation d’un tel phénomène. Akio ne voulait rien perdre. Or, cette nouvelle alliance permettrait à ses yeux éblouis de pouvoir se pâmer en direct devant la métamorphose de cet être… qui… quoi ? que disait-il ?… Non, pour l’instant, il écoutait le doyen…
« Je me souviens bien… je me souviens bien… de vous… Josef, c’est bien ça ? Ce n’est pas si vieux… Quoi ?… Dix ans… quinze ans… vingt ans… trente ans… que le temps passe vite ! Je fus même votre professeur… n’est-ce pas ? Oh ! Oui, je me souviens de vos discours enflammés en Jérémie-Volapük.
Alors c’est ça ? Vous voilà Révérend devenu, revenu… enfin… c’est ça… obtenu… c’est très noble. Mais je ne comprends pas encore votre message… j’imagine une hypothèse… mais… »
L’ancêtre pleurait presque, il suppliait…
L’émérite se sentait tellement tout-chose…
« Vous fûtes la fierté de cette université… vous… cette capacité de parler quinze langues sans failles et d’en côtoyer une douzaine supplémentaire sans souci. Mais vous, qu’avez-vous fait de vos talents, pour venir ici accompagné de votre femelle bisonne ?
… Graceful ! précisa Josef.
… c’est ça, Graceful… mais… moi… que vous ai-je fait ?
Josef, qui avait beaucoup de ressources, sortit un paquet de mouchoirs en ouate Kleenex authentique quatre épaisseurs US made qu’il offrit au doyen éperdu de douleur. Le pauvre homme se moucha si longuement qu’Akio pensa que ses neurones quittaient son crâne ; il éprouvait une telle détresse que tout le paquet y passa…
« Mais qu’ai-je fait au Jésus ? » parvint-il enfin à psalmodier un vieux dicton de son enfance, devant la poubelle pleine de mouchoirs.
Pourtant, il finit par se calmer, enfin soulagé et libéré de toutes ces humeurs qui l’encombraient…
Il cessa sa confession. Dehors, dans les couloirs, on entendait vaguement des remous de foule. On cognait à la porte de l’amphi, mais les portes restaient closes, pendant que les mouches se délectaient…
Alors Josef parla à nouveau…
Et ce discours fut consigné dans le manu-script sous le titulus de :

« Sermon du haut de la Chaire-Hauteur-Universelle-Etasunienne »…

… devenu célébrissime… depuis…
« Jadis, j’eusse fait préluder ce discours d’un « Monsieur le doyen », mais c’était jadis… Quinze ans, dites-vous… C’est court et c’est très long lorsque l’on ne prend aucune décision. À présent, je vous dirai « mon fils », j’utiliserai même ce lien direct qu’est le « tu » très respectueux.
Mais par égard pour votre innocence d’impétrant non encore acquise à la synthèse que je vais vous livrer, je conserverai à ton égard ma bienveillance…
Mon cher fils, vous êtes environné par le mensonge. On vous ment. Vous entendez ces énoncés devenus naturels. Vous vous en imprégnez. Vous les reprenez, si bien que vous mentez à votre tour. Si, si… ne vous récriez point… le mensonge est devenu consubstantiel de votre souffle…
Quoi ? Des exemples ? Mais voyez ! Vous aussi, vous avez gracié une dinde. N’est-ce point une mascarade ? Vous graciez urbi et orbi l’animal pour vous absoudre de l’assassinat des autres que vous allez rôtir à des fins de cannibalisme…
Le doyen cherchait d’autres Kleenex, qu’Akio tendit un paquet vierge… c’était un aide-de-camp qui prévoyait… presque tout…
… mon cher fils, tu ne connais sans doute pas cette petite histoire d’un empereur chinois qui allait assister du haut de son trône au sacrifice d’un buffle, dans la pure tradition des offrandes annuelles que la dynastie devait pratiquer. Or, par un hasard temporel, il se trouva que l’empereur vint dans les coulisses de la préparation du sacrifice. Il voulait voir si le buffle qu’on devait immoler était bien représentatif de sa munificence impériale… de sa puissance… de Sa Majesté…
Soudain, le buffle et l’empereur croisèrent leurs regards… le monarque y lut l’effroi !
Le prince en eut le souffle coupé : il eut la révélation soudaine que l’immolation de l’un était en réalité une mise à mort pour le plaisir de l’autre.
Le roi en fut bouleversé…
Aussitôt, il décréta que ce buffle soit gracié…
Les courtisans se soulevèrent, car le rite est le rite, il devait être respecté selon les grands préceptes des liturgies au risque de voir le royaume partir à la dérive…
Alors l’hégémon décida, puisqu’il fallait le sacrifice d’un animal pour pacifier le ciel… « Offrons-lui un bouc ! »
Mais il n’en suivit point les étapes de la préparation. Il n’eut donc pas à croiser les yeux du bouc qui lui aussi avait compris le sens de la fête : il savait qu’il allait vivre sa dernière journée et franchir la porte du trépas… pour le plaisir de l’autre.
La morale, mon fils…
C’est ainsi que ton pays pratique sur les autres peuples : le sacrifice par personnes interposées… le boss ne croise aucun regard… les sbires sacrifient sur ordre… et l’animal devint le « bouc-émissaire ! » que le monde copia…
On peut décliner l’histoire vraie, bien au-delà des cinquante nuances de Grey dont notre médiocrité culturelle est capable.
La première nuance, la plus importante, mon fils, réside dans ce diktat, l’autorité prescrit des rites dont le sens se perd dans la nuit des temps, tu n’as plus aucune idée à quoi se rite correspond… mais tu dois te plier… bêtement.
Cette nuance sous-entend que tu n’as même pas le poids d’une plume comparé au pouvoir du dogme d’État. Souviens-toi de Matthieu qui affirme que :
« Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l’un et aimera l’autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon »
C’est la fameuse contradiction entre l’amour du pouvoir et le pouvoir de l’amour…
Tu préfères la première…

Septième tableau : en forme de Kyrie… élégiaque…
… imagine que Casque d’or…
… qui est Casque d’or ?
… le taulier à Washington… imagine qu’il croise le regard de Graceful, il va tout faire pour lui offrir un avenir, un geste de bonté étasunien, pendant qu’il va ordonné de virer des Indiens des réserves pour leur piquer leur pétrole.
Note, mon fils : « ce point : croiser le regard et tout devient différent »
C’est pourquoi on gracie devant la foule ébahie de tant de gratitude pour mieux occire par décret. On confie à d’autres qui ne croiseront jamais le regard de remplir cette tâche macabre…
Voilà, mon fils, sur quel contrat repose notre culture… étasunienne.
Ce que tu fais…
Une colossale hypocrisie, qui se décline en milliers de compromissions de la vie quotidienne, de renoncements, que nous théorisons…
Je suis venu pour le dénoncer…
Tu me disais il y a peu que je parlais moult language. Je te remercie pour ta mémoire. Eh bien, cette capacité avait été détournée.
Tu te souviens, mon fils, du sieur Barnaby ? Il avait compris, lui, que mes capacités pouvaient le servir. Il m’a sucé jusqu’à la moelle… et à présent, il a reçu sa première étoile de général. Sans nul doute, il s’achemine vers une autre consécration… »
Le doyen reprit de la voix :
« Mais ce bison… enfin… ça rime à quoi ? Toi, tu possèdes soixante-quatre doctorats. Tu pourrais même enseigner ici si tu le voulais. Tu pourrais faire la joie de tes parents. Songe donc, un métis issu d’une dynastie de Germains et d’Algonquins, le rêve des Pères fondateurs…
… je veux bien enseigner ici, à condition de diffuser ma pensée…
… j’y pense !
… attention, je vais te fracasser ta boutique, car je t’assure que Graceful ne sera pas la seule dans l’amphi…
… super… mais attends… tu vas attirer les foules. Elles ont soif de vents nouveaux… Tu seras leur Messie, le nouveau gourou. Enfin un Révérend qui ringardise la Californie. Tu comprends, là-bas, le soleil brille toute l’année. C’est plus facile de prêcher le paradis sur terre. Ici, il pleut, il neige, il fait froid et même il y a des faillites chez nos entrepreneurs…
… j’accepte, mon cher fils… mais il me faut du temps pour finaliser mon enseignement…
… moi aussi… oh que j’ai bien fait de t’avoir écouté…
… entendu veux-tu dire…
… si c’est la formule… je t’entends…
Alors Josef Schmitt-John-Smith-Jérémie-Révérend-Prophète se leva comme un seul homme…
Le cher fils-cacochyme-doyen suivit…
Ils se congratulèrent, tout ergastule rejeté…
On veut dire par là qu’ils allaient se rebeller contre l’esclavage de la société d’hypocrisie – un saint pacte – et surtout Garfield en reprenait pour vingt ans sur ceux qui avaient voulu sa sortie… il allait chevaucher la « cancel-culture » sa nouvelle utopie « woke » qu’il peaufinait depuis des lustres…
Voilà qu’elle émergeait grâce au prophète… Jr. en serait le porte-drapeau…
« Bis repetita… au fond Garfield Jr. faisait du Barnaby Parker… il préemptait Josef pour une seconde carrière… » conclut Akio dans son manu-script…
Les effusions mutèrent en fusions tant et tant qu’ils ne firent plus attention à Graceful. Oh, elle n’avait pas perdu son temps…
Soudain, ils entendirent un souffle puissant et un vêlement faible.
Là au coin, Graceful la pauvrette, toute seule, avait pondu un rejeton qu’elle nettoyait avec application de sa large langue.
Le veau tentait de se redresser sur ses pattes…
On venait d’atteindre le summum de l’événement tangentiel qui reclasse l’acte humain absurde en médiocre événement planétaire, voilà à quel résultat pouvait atteindre l’enseignement… une vie !
Par la grâce d’un Révérend…
Et d’un Doyen épanoui… il en reprenait pour trente ans…
Songez, mes frères, un bison donnant naissance à un veau sous le regard d’un doyen et d’un prophète dans un amphi…
« Une bonne douzaine de kilos ! »
Selon l’évaluation d’Akio…
Le suprême s’étranglait de joie à l’idée que cet acte entrerait dans Le Livre des records du Guinness… Le doyen jubilait ; il venait d’atteindre la célébrité spatiale…
… il faut ouvrir les portes pour que les caméras puissent encenser cette maternité !
Le doyen-vétéran se libéra de la stupeur qui l’oppressait encore dans ses négociations avec le Révérend, il sauta de la chaire. Mais il avait oublié que le sol était devenu le cesspool fangeux d’une étable : que l’on peut traduire par cloaque. Le voilà glissant sur les liquides nauséeux qui inondaient le parquet, battant des mains il partit en brasse coulée sur le sol total bullshit.
Sublime !
Il était baptisé, mais il ne parvenait plus à relever cette renaissance.
Il fallut le secours du Révérend et de son aide-de-camp devenu infirmier sanitaire pour qu’il puisse reprendre de la hauteur. On tira le doyen baptisé sur un banc : il avait perdu ses lunettes ; il fallait les retrouver.
Le Révérend se présenta devant une porte et annonça son ouverture…
Alors, soudain, ce fut un rush ruant de ruades… foule, caméras, gardes, uniformes se bousculèrent sur l’espace glissant… un indescriptible chaos.
Les télévisions découvraient qu’un doyen fracassé soutenu par un Révérend illuminé… contemplaient une bison femelle et son veau… né dans un amphi…
Quel scoop !
Dans ce « Pays des merveilles » selon la traduction chinoise… voilà que se révélait le vrai de vraiment merveilleux…
L’Université devenait d’un coup d’un seul célèbre in The World !
Passé le moment de chaos et de stupeur, le nettoyage reprit le dessus…
Car les mouches étaient voraces !
Sauf que la négociation à huis clos avait permis à des autorités hautement supérieures de faire leur entrée dans l’arène.
N’oublions pas que Josef avait été invité à rester chez lui. Or, il n’y était pas – ce qui était une infraction. De mémoire, personne n’avait encore eu à régler cette situation, car ce schéma ne figurait pas dans le mode d’emploi de cette institution.
La naissance d’un bison, les soins d’un doyen fracassé dans les liquides amniotiques d’un veau, l’arrestation d’un révérend qui avait troqué son nom de baptême pour un autre, le tout au cœur même de l’univers du savoir étasunien que le Monde nous envie.
Un uniforme en civil vint se placer devant le Révérend.
Il voulait l’interpeller, mais plusieurs journalistes se bousculaient pour faire la photo que les premiers arrivants avaient saisie. Il fallut alors se prêter de bonne grâce aux ordres des médias – ce que tout le monde fit avec beaucoup d’application. Pendant que le service de nettoyage épandait des tonnes de sciure sur les chiures, les metteurs en scène plaçaient le doyen et le Révérend à côté de la femelle qui s’était redressée… Le marmot nettoyé comme un sou neuf, tétait goulument.
La scène fut si touchante que le peuple fut touché. On se croyait revenu aux temps bibliques… souhait du Révérend. Les gardes en uniforme avaient la larme à l’œil de tendresse, les gardes en civil avaient même sorti de grands mouchoirs de batiste kleen pour éponger leur émotion. Le peuple communiait dans un vaste élan de bonté, de compassion et de glissades sur le sol fangeux.
Les caméras filmaient ce moment œcuménique dans un grand concert de concorde new age que le grand Rubens lui-même n’eût point snobé.
Mais enfin… car tout a une fin… tout cela se termina lorsqu’une autorité s’avisa que le doyen était vraiment en panne : revenu sur son siège, il donnait des signes de faiblesse ; il s’était écroulé sur le banc devant lui ; ses émotions avaient déteint sur son physique qui ne supportait plus ni les mouches, ni les flatulences, ni les fientes, ni les ordres et contrordres…
On l’évacua manu hospitalia
Mais au moment où on le soulevait, il glapit haut et fort :
… Révérend, prends ma main… sinon je meurs !
C’était sublimement shakespearien. Que faire ? L’autorité policière devait-elle laisser aller ce couple main dans la main ou bien fallait-il les séparer au risque de provoquer une rupture du pauvre cœur du doyen. Heureusement, les autorités étaient sous le coup de l’émotion… le veau était si mignon…
Alors, on fut magnanime avec la demande du doyen, car la grâce compassionnelle inondait la scène…
Entrèrent alors quatre brancardiers qui posèrent avec douceur le pauvre corps du doyen sur la civière, il se tordait de pleurs en tordant la main du Révérend.
On fut ému, les présents assistèrent à ce sublime départ, rendant grâce au Révérend de tenir la main du doyen dans le transport afin de le régénérer…
Soudain, il ne resta plus que Graceful, sa progéniture, le service de nettoyage venu en force et des gardiens…
Et…
… ben et vous… vous allez nous débarrasser de ça… ! intima-t-on à Akio.
… ben… mais… c’est que…
… démerdez-vous et fissa !

Dernier tableau : la compassion étasunienne venait de subir une nouvelle éclipse…
Le tout sous l’œil gourmand des caméras…
Akio, qui avait une grande culture – car il avait vu tous les films qui se déroulaient dans l’Ouest – vint murmurer à l’oreille de Graceful. Bon, ce n’était pas un cheval, mais enfin, c’était un mammifère ouestien, sauf qu’il fallait trouver la bonne langue ou les bons mots…
Elle le regarda venir.
Avec précaution pour éviter la glissade, il se pencha vers elle et lui débita toute une litanie d’imprécations, de conseils et de suppliques, il pensait à Yépa qui, elle aussi, avait susurré des mots doux à l’oreille de la jument. (Le tout sous l’œil des caméras – on l’a déjà dit, mais il faut le rappeler… Note du lecteur correcteur.(Sic)
Et là, dame bison regarda, avec un bon gros œil, l’aide-de-camp d’un air entendu. Akio prit alors la longe bleu azur et le couple qui était devenu trois par la force biblique du Révérend se mit en mouvement à la grande satisfaction des ouvriers de nettoyage.
À cause de son accouchement, Graceful était plus faible qu’à l’aller, mais elle y allait vaillamment sous les bravos du public qui se pâmaient sans réserve.
À petits pas – car Graceful prenait soin de son rejeton – le trio arriva sur le parking. Rosalie était close, Josef ayant le sésame en poche.
Akio proposa alors que le duo mère-fils ou fille se pose sur une pelouse en bonne herbe des prés afin d’attendre le Révérend.
Là, les mouches purent enfin se rassembler avec joie. Depuis l’enfermement dans l’amphi, elles manquaient d’air… ce fut l’ivresse.
Tandis que Graceful broutait avec délice que le bambin tétait avec force Akio se posa avec patience. Les gardes plantèrent quatre piquets et tendirent une banderole de chantier aux couleurs de l’université entre les supports. Akio se sentit au milieu tel une curiosité dans un zoo. On accourait pour le voir, on commentait. Les caméras enregistrèrent l’événement. La journée s’écoula ainsi paisiblement jusqu’à la nuit tombée… puis on les oublia.
Pendant ce temps…
Dans un autre espace d’un salon intime se déroulait un conseil animé.
On avait commencé par réanimer le doyen.
Son mignon préféré était allé quérir un vêtement dans le boudoir qui jouxtait l’espace de travail.
À présent, il était digne, enveloppé dans un grand peignoir blanc aux armes de l’université. Il siégeait au centre d’un aréopage composite autant que cosmopolite.
À tout seigneur tout honneur. Le patron de la police du comté était là, un corps d’athlète taillé en lanceur de poids dans l’ébène, à côté duquel le doyen, malgré son manteau de bain blanc, semblait un peu rétréci au lavage. Quelques uniformes accompagnaient le chef au cas où il aurait été intimidé par les nombreuses sommités présentes…
Trois Églises – celles des Frères Anciens… celles des Salutations Divines et celles des Espérances Espérées – ayant vu la séquence du Révérend en direct à la TV, s’étaient ruées sur-le-champ à l’université pour revendiquer leur communauté de bien avec le Révérend. Il y avait aussi les caciques de l’université qui allaient parler haut et fort.
Mais ce n’était pas tout : le Syndicat des syndicats qui syndiquait selon Saint-Dikant, lui-même était là. Il y avait encore un délégué général des étudiants perdu au milieu de ce pathos. Mais il n’était pas seul. Là attendaient les représentants des Latinos, des Japonais, des Chinois, des Germains, des Mongols. Il y avait même un Russe qui représentait un syndicat où il n’y avait qu’un seul membre… c’était suspect.
Enfin et ce sera tout, il y avait un représentant de l’armée, car, ne l’oublions pas, Josef était un défroqué de l’uniforme – et ça, la protectrice nation US ne l’oublie jamais… Donc Barnaby n’était pas loin, même s’il n’était point-là.
Dans cet élan œcuménique, de quoi parlait-on ?
Akio se désolait de n’être point au centre des débats. Grâce à ses pouvoirs de vieux samouraï, il avait joint le scribe, qui vint sur-le-champ, il brancha son électronique portable afin qu’il enregistre en live pour son livre. Alors Akio put se consacrer à sa tâche immédiate, celle de pouponner. Hélas, le soir tomba non loin, la nuit aussi, Graceful et son rejeton n’en avaient cure.
Akio se fit bison : il bisonna donc avec philosophie.
… que reprochez-vous à cet homme ?
C’est le doyen qui formule.
Car l’œcuménisme a bon dos si la loi ne passe pas et le chef du comté avait des références…
… il a été assigné à résidence… Or, il est ici !
Grand mouvement de foule. Tous voulurent lire le papier qui mentionnait l’adresse de la résidence. Le papier passait de main en main, et tous purent authentiquement constater que nulle mention ne donnait l’adresse exacte de la résidence : cela pouvait donc être aussi bien l’Hacienda… la ville… l’université… l’État… le territoire US même… car Josef étant un vrai de vrai GI ne pouvait être que chez lui partout dans les cinquante États autrement dit, Josef possédait ce don d’ubiquité étasunien qui transcende l’être US : il pouvait être en tout lieu chez lui !
… il est écrit « ici »… voyons dit le doyen… ici, c’est chez moi…
L’athlète en uniforme reconnut le bien-fondé de la remarque, mais il s’en lava les mains – ce qui éclaircit les rangs de l’aréopage qui eut tendance à se resserrer autour du peignoir blanc… les cerbères quittèrent les lieux…
Garfield venait encore de gagner en autorité.
… de l’air ! dit l’ancien restauré.
L’Église des Frères Anciens de la Nativité Réformée, L’Éfranaré, s’avança et dit :
« Nous avons bien ouï le sermon de Josef. Il est consubstantiel de notre liturgie. Nous venons protéger notre Révérend contre les malversations de la gent autoritaire, au nom de l’alinéa number ad hoc de la Constitution. Ce moment de nativité rend notre acte protecteur ; il résonne avec notre label de nativité réformée sublime ! »
… fort bien. Et vous ?
Les Salutations Divines Cosmiques Universelles, la Sadicosun, déclarèrent :
« La parole du Révérend est en réalité une grandiose salutation que nous saluons à la mesure de son élan saluant le monde. Nous serons heureux d’étendre notre protection à ses bénédictions qu’il pourra sous notre houlette dispenser urbi et orbi tous les jours dans notre église… »
… j’ai compris ! Et vous ?
Les Espérances Espérées n’avaient aucun acronyme affirmèrent qu’il ne faut point désespérer :
« Nous qui espérons l’espoir, le voici enfin advenu. Ce qui prouve qu’il ne faut point désespérer. Nous accueillons le Révérend dans nos murs. Il recevra toute protection. Nous nous engageons à le nourrir, le vêtir et le loger. Ici et maintenant autant qu’ici ou ailleurs, c’est kif-kif ! »
« Récupérateurs… » nota Akio dans le manu-script.
… bon ! Laissons, je vous prie, les membres de notre université s’exprimer ! À toi, Arthur !
… j’ai reçu, cher Révérend, votre message avec un élan de gratitude. Enfin, et je suis tout à fait d’accord avec toi, Garfield, le Révérend, chez nous, apportera son élan… J’y consens. Vous êtes des nôtres, Révérend pour enseigner aux bisons, dindes coyotes… et mêmes indigènes s’ils veulent !
… à vous !
… nous, dit le représentant délégué général des étudiants, nous, on vous a apporté nos revendications voilà trois mois, ce serait bien qu’elles se réalisent… avec ou sans Révérend !
… eh bien, nous allons analyser vos…
… la grande muette souhaiterait-elle causer ?
… nous attendons de voir !
… c’est ce que je me proposais de faire… vous allez…
… moi, j’ai à dire quelque chose !
… encore ? Vous êtes qui, vous ?
… la CBT… la télévision numérique mondiale…
… rappelez-moi le sens de l’acronyme CBT…
… le Câble Bien Tempéré…
… eh oui, bien sûr ! Et quelle est la proposition ?
… il faut faire une émission…
… parfaitement… parfaitement…
Le doyen, dans son manteau de bain, avait acquis la certitude que tous s’étaient confessés en public et qu’à présent, ils devaient faire pénitence. Alors l’émérite invita ce peuple à se retirer. Tous se congratulèrent, ils promirent de se revoir très prochainement pour inaugurer une nouvelle relation qui allait enflammer les ondes hertziennes, la toile, les promotions et garnir les caisses, le boss en robe de chambre serra la main de chacun. Il ne resta que la chaîne CBT et le Révérend, ils avaient pris place dans un fauteuil et attendaient en lisant une revue vieille de trois siècles qui décrivait le débarquement des Fathers – revues que l’on trouve encore dans les salles d’attente chez le dentiste… où il manque un tiers des pages. Or, ici, on était dans l’une des plus prestigieuses universités de Pittsburgh, qui conservait tout ce qui était édité… et… le Doyen revint… dans le giron…

« Là, cher lecteur, vous venait de vivre une déflagration ectoplasmique. C’était le début du second règne de Garfield, l’homme au peignoir blanc, le créateur de la cancel-culture woke qui devait être placé en maison de retraite dans les prochains jours, mais qui venait de redonner un nouveau souffle à son université en faisant alliance dans cette nouvelle arche. On ne mesurera jamais assez le hasard des hasards : la découverte d’un bison étudiant et la naissance d’un veau pendant une leçon d’histoire.… Le manu-script d’Akio attendait l’enregistrement de la machine qui venait de vivre l’épopée en live… mais en attendant, il n’en pensait pas moins. »

                                                         Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

 

 

… Resurrezione di Rosalie in stile dantesco !

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33… Resurrezione di Rosalie in stile dantesco !
intitolata Akio che in contatto con Josef parlava italiano… (titra Akio, qui au contact de Josef parlait italien…)

… Josef ! Descends !
On le secoua… Il dormait d’un sommeil de papoose, il venait de retrouver le doudou de son enfance…
… en bas !
La tante Algonquin était essoufflée. Les escaliers étaient bien trop hauts, bien trop raides pour elle. Josef sauta de son nid, quitta ses hauteurs totémiques, enfila prestement ses brailles, chaussa ses mocassins, dévala les marches et revint dans la noosphère patriarcale.
La grande salle était animée. Toute la tribu de l’hacienda était sur le pied de guerre. Les Indiens campaient dans leur coin. Yépa s’était instinctivement rapprochée de sa tribu assise près du feu… protégée par des troncs d’arbres…
Sur son immense fauteuil, Gottfried regardait ahuri, trois policiers en tenue flamboyante tels des obélisques incongrus échoués au milieu de l’espace sacré…
L’apparition de Josef pacifia l’agora.
Akio, impassible samouraï était déjà assis sur le Eckbank, il prenait des notes.
… Josef Schmitt ! interpella le boss des trois que Josef avait reconnu… sans doute un pensionnaire de la maison Hissa Luna.
… c’est toi qui le dis !
… décision du pouvoir supérieur. Tu es assigné à résidence. Interdiction de quitter ce lieu !
… qui l’a décidé ?
… c’est écrit ici !
… un oracle… sans doute… murmura Josef.
Soudain, Gottfried, qui était jusque-là resté muet, remua d’un seul mouvement. Il avait analysé l’insoutenable incompréhensible. Il se dirigea vers un râtelier et décrocha la Winchester qu’il avait astiquée récemment…
Tranquillement, le prophète incarné se libéra comme par enchantement de la pesanteur des trois molosses, il se porta vers le Vater animé d’une lente attitude de compassion, posa une main sur le canon de l’arme qu’il abaissa sur le sol…
Gottfried lâcha prise, les mains gesticulantes, il se mit à hurler le discours archaïque d’un immigré de la Mitteleuropa pour se précipiter sur un vieux Colt…
Les représentants de la loi, prudents, observaient, en révisant mentalement le manuel de conduite du parfait flic…
Le Prophète lumineux veillait… entre le Vater… les mercenaires… et l’arme…
« Moi… disait Gottfried… ici… moi… j’ai construit ce pays, je suis la quarantième génération. Mes ancêtres sont arrivés ici, il n’y avait rien… Überhaupt nicht… de la terre, de l’herbe, de la boue et des sauvages… tout drainé… tout mis en culture… élevage. Oui, il y avait des sauvages, ils avaient des armes… nous, on avait des charrues et des bœufs pour labourer… Und Gott mit uns… Eux assassinaient ceux qui arrivaient. Nous, on apportait le travail… le médicament… la discipline… l’ordre. Alors, nous aussi, on a trouvé des répliques. On a fait de l’ordre. Ils sont tous partis… Ach Mensch! Occis ! Et voilà… ça a marché, parce que nous, on travaille, on ne se prélasse pas. Fainéants, voleurs, ces nègres, ces Jaunes, ces latinos… ces rouges…
Und jetzt ?… voilà les nouveaux sauvages, qu’est-ce que vous voulez de nous, nous avons travaillé toute notre vie, pour servir ce pays, qui ne nous respecte plus ?
Oui ! moi… j’ai voté Casque d’or pour qu’il foute toute cette racaille dehors. Il a raison.
Ouais, le grand-père du Boss, lui aussi est venu avec rien de Kallstadt. Alors ! vous voulez quoi ? Was wollen Sie?
Au premier mot de Gottfried, l’assemblée avait tendu les muscles, retenu son souffle. Puis, lentement, les auditeurs s’étaient décontrastés… ils avaient entendu mille fois le discours.

Josef tenait la Winchester, le Colt n’avait plus de barillet. On laissa s’écouler le flux du laïus au malus antique du patriarche aux bretelles vibrantes d’indignation qui venait d’être surpris dans sa maison, où il était souverain, par trois autorités d’outre-clôture qui faisaient de l’ombre à son pavois. Il éructait, indigné d’être confondu avec cette pègre qu’il dénonçait, lui qui avait, comme son père, son grand-père, ses aïeux, travaillé toute une vie pour construire ce pays…
Les trois uniformes ne bronchaient pas, l’œil rivé sur la Winchester au canon cassé que Josef tenait encore tout en lisant le document qu’on lui avait remis…
Gottfried tournait en rond et sur lui-même. Il cherchait un tomawak…
… déclassés… voilà… nous les pionniers. Oui, des déclassés. On m’a pris ma terre pour faire des usines. Vous avez vu ce qu’elles sont devenues ? Ach de mon temps !  Maintenant, des friches. Tout est parti de l’autre côté de la mer… là-bas chez les Jaunes, on fait de l’esclavage. Nous, on est en ruine… tout est en ruine… les usines… le peuple… les envahisseurs, eux, ils détruisent tout…
Soudain épuisé, Gottfried s’effondra sur son fauteuil et s’endormit…
Seules les bûches de bois craquèrent encore dans l’âtre.
Tels les personnages sortis tout droit du tableau « L’humanité avant le déluge » de Jérôme Bosch, ils étaient immobiles, ils s’observaient le regard vide, dans un décor antique où un Vater révolté se confessait sous l’œil des hures de sanglier couvertes de poussière… qui avaient entendu d’autres sermons.
… on ne fait qu’apporter le message ! émit d’une voix neutre le chef de la délégation.
… je vous raccompagne !
Josef reposa la Winchester sur le râtelier… les trois policiers saluèrent la communauté du bout des lèvres… et, en silence, ils sortirent à reculons, guidés par l’assigné à résidence.
Mais juste avant de monter dans la grosse berline aux armes du comté, dans laquelle attendait un conducteur, le chef de la délégation s’adressa à Josef, dans une authentique attitude de confrérie militaire :
… Josef, tu as bien lu ?
Assentiment de prophète…
… on a des ordres… tu comprends…
« Il comprit ! »
Après avoir prononcé ces fortes paroles, la troïka réintégra le cockpit et la berline blanche aux armes de l’autorité remonta le chemin chaotique, qu’elle éclaboussait de gerbes d’eau en roulant dans les flaques de boue…
Akio avait attendu le départ du char officiel pour rejoindre Josef…
… Barnaby ! souffla Josef. C’est lui qui tire les ficelles !
… il veut sa seconde étoile…
… il ne lâchera jamais…
… tu le sais, Akio, je vais prophétiser dans ce pays… le Vater a raison, mais personne ne l’entend… Barnaby veut me faire taire…
… mais alors, tu ne peux rien faire… puisque tu es…
… bien sûr… Josef Schmitt va être sage, mais John Smith le révérend va agir !
Ils se mirent en état d’alerte et en position de combat. Le premier acte serait de sortir Rosalie de la grange après avoir passé un accord avec Gottfried.
Le déjeuner du matin fut un théâtre d’ombres et d’éclats, entre grosses miches de pain noir, cornichons aigres-doux, motte de beurre, confitures, Wurst grillées, Aufschnitt fait maison et bols de café au lait… de génisse… de l’Hacienda.
Alors Josef demanda… sans demander… mais tout en demandant…
… Vater, est-ce que Rosalie peut reprendre du service ?
Gottfried ne broncha pas…
Yépa fit un petit signe en désignant l’oreille de son mari, sous-entendant ainsi que Gottfried était malentendant de ce côté-ci…
Vater… Rosalie roule ? hurla une tante.
Nein!
Silence…
Warum ?
… elle n’a pas de roues ! mastiqua-t-il la réponse entre deux cornichons.
Nouveau silence interminable…
… mais elle peut si on la chausse ! annonça-t-il après avoir avalé les cornichons           « Süβauer »
… hugh ! dit Cheval-Fou, un grand sachem retraité.
Puis une dizaine de minutes plus tard :
… Für was ?… c’est pourquoi ?
… c’est pour le petit ! souffla Yépa à l’oreille du patriarche de droit divin.
Alors Gottfried leva la tête, il observa Josef, comme si c’était la première fois qu’il le voyait depuis son retour. Il se gratta le front. Manifestement, quelque chose ne cadrait pas avec sa compréhension des choses…
… as-tu ton Führerschein pour conduire ?
… bien sûr !
… où tu as passé ton permis ?
… à l’école militaire !
… et pourquoi tu n’es pas en uniforme ?
… j’ai été libéré, j’ai terminé mon contrat !
Gottfried le regarda, les yeux exorbités, tentant de déchiffrer cette énigme…
… alors tu travailles pas ?
… c’est ça !
… alors tu gagnes rien !
… pour l’instant !
ach ! Tu veux retravailler ?
genau (exactement)
mit Rosalie ? (avec Rosalie)
ist es möglich ? (est-ce possible?)
… kan man sehen ! ( on peut voir!)
Arès une longue réflexion silencieuse Gottfried se redressa et annonça fièrement à l’attention de tous les membres de la famille, tantes, oncles, Algonquins et Germains encore vaillants :
… j’ai toujours dit qu’il ne fallait rien jeter… et surtout pas Rosalie… la preuve, le petit en a besoin… !
Et voilà Gottfried qui vide d’un trait le bol de cinq cents grammes en faïence estampillée Gräfenthal, il se lève.

… je vais remettre Rosalie sur les roues !
Ce fut alors le nouveau grand rituel…
Gottfried monta dans sa chambre puis redescendit une bonne demi-heure plus tard après avoir troqué son pantalon de serge à bretelles contre un bleu de chauffe, une veste une casquette de mécano des brodequins de sécurité le tout sentait la naphtaline…
Il revint, triomphant…
… celui-là, je l’avais mis en réserve… on ne sait jamais… !
Et Gottfried heureux reprit du service, celui qu’il avait toujours rempli lorsqu’il travaillait comme mécanicien dans les verreries de Pittsburgh – une époque antique, révolue… En ce temps-là, la nuit – car la verrerie ne s’arrêtait jamais – Gottfried évoluait entre les machines où la goutte de verre en fusion tombait dans un moule pour produire la bouteille de Coca-hola.
Il portait son bidon d’huile, graissait ici, essuyait là, resserrait un boulon, écoutait le bruit du moule qui se refermait. Il avait la science mécanique dans la peau, il savait distinguer la dysfonction d’un moule à un décibel près au milieu de cent cinquante.
Et puis l’usine ferma.
Le verre était devenu inutile, tout comme lui, il fut remplacé par la boîte de métal puis la bouteille de plastique.
Plus tard, un jour, les usines de boîtes et de plastiques fermèrent à leur tour, comme tant d’autres. Le Coca devint juste un concentré qui partait en bidons de trente litres pour coloniser tous les pays du monde. À eux de remplir les bouteilles en plastique ou en verre fabriqué sur place, loin du berceau originel…
Un crève-cœur pour un mécano, un magot pour les détenteurs de la formule… Coca.
Gottfried en costume de mécano renaissait. Il était resplendissant, lumineux, sous sa casquette de chauffe. Il affichait trente ans de moins. Il allait se plonger dans le cambouis, avec sa boîte à outils, ses chiffons et ses tonnerres de Dieu… en Germain.
Mais attention, il ne voulait personne autour de lui. Tel le matador seul dans l’arène, il voulait affronter la bête inerte pour qu’elle rugisse à nouveau.
Ce sera long. Ce sera peut-être même un combat inégal, où la machine pourrait vaincre la raison mécanique d’un encéphale assoupi de mécanique.
Les tantes vidèrent le plateau et partirent faire la vaisselle…
Les Indiens posèrent une buche sur le feu, se posèrent sur leurs peaux de bêtes et proposèrent de fumer le calumet… avant la future séquence…
Josef investit sa bibliothèque…
Akio ouvrit son manu-script
« Je ne sais rien, je ne comprends rien, je vois, mais comment décrypter le réel ?
Moi, j’ai vécu avec mon râteau pendant des années, peut-être même depuis que je suis né. Cette Hacienda semble vivre dans un autre monde… était-ce celui de Jérémie ? Est-ce bien le cadre que je décris ou est-ce une Fata-morgana ? Tant de forces contraires s’y opposent. Que veut faire Josef… John… Jérémie… le Prophète ? Je n’en sais rien… Il me semble même qu’il n’en sait rien lui-même.
Douterais-je ?
Qu’est donc cette raison qui dicte des raisons d’agir alors que l’on n’en connaît pas les raisons ?
Ces Algonquins vivent en sécurité dans un espace qu’ils ont combattu sans se soucier que ce paradis devenu est en train de sombrer. Ces Germains, ces dieux, se délabrent parce qu’ils n’entretiennent plus leurs chimères. Des mirages se sont déplacés. Les forces des Bannières étoilées ont rejeté à la périphérie outre-mer, toutes les tâches qui donnaient un sens à leur vie, ils ont détruit la colonne vertébrale de tous ces migrants blancs. Ils le savent… ils le voient… ils le vivent… Eux, qui ont éliminé des indigènes, sont à présent repoussés par des hordes encore plus sauvages que les anciennes – des hordes venues d’ailleurs aux peaux de toutes les couleurs. Ces Blancs ne font plus d’enfants, ils sont en diminution. La masse des envahisseurs fait désormais loi, inexorablement, car leur démographie tend au « grand remplacement »
Gottfried a eu le mot juste : “déclassé”…
Ils sont déclassés. La vertu du travail musculaire n’a plus cours. L’électron a tout
fracassé…
Moi Akio, en quelques jours, je viens de découvrir le choc des tribus planétaires. Je viens de comprendre que la profonde pulsion des Bannières étoilées est de répandre ce remplacement sur toute la surface de la terre, tout en vantant la force universelle qui prétend tenir l’équilibre…
Les migrants seront un jour remplacés par d’autres migrants qui perdront leur pouvoir, puis par d’autres vagues de migrants encore et ce, pour le seul profit de la Bannière étoilée… ?
C’est ça l’évolution de l’humanité : Make America Great again !
Akio, perdu sur l’Eckbank, méditait sur ce qu’il venait d’écrire, le manu-script ouvert devant lui… Yokosuka mon amour… était loin…
… « Hiroshima mon amour », souligna Josef, tu plagies Duras… tu rêves, Akio ?
C’était précisément ce qu’il pensait au sujet de Josef…
Ce matin-là, il avait disparu…
Akio écrivit :
« Ce matin, pour la première fois depuis… je ne sais plus. Josef a disparu. Il n’est pas descendu prendre son chocolat au lait, dans lequel il trempe des tartines de compote de pommes…
Je regarde autour de moi, mais la vie se poursuit, nul ne dit mot…
Je viens de boire ma tasse de thé. Une tante a insisté pour que je prenne une saucisse qui baigne dans une eau bouillante accompagnée de salade de pommes de terre arrosée de mayonnaise. Elle m’a tendu un pot de moutarde, mais respectueusement j’ai répondu en la remerciant que je n’avais pas faim. Elle m’a regardé avec beaucoup de commisération en secouant la tête et en murmurant à très haute voix qu’il fallait manger, que le thé, ce n’était que de l’eau chaude…
J’avais l’impression qu’un orage, un cataclysme, un ouragan allait se déclencher, alors je suis sorti. »
Gottfried était dans la grange, mais Akio ne s’en approcha pas : il alla se poster quelques mètres plus haut, sur un bloc de pierre qui aurait dû, lui avait-on dit, devenir une sculpture. Un très vieil oncle de la branche germaine avait commencé au burin ce grand projet. Mais il ne put le poursuivre, car il fut rappelé trop tôt par les dieux du Walhalla. Sur le minéral fossile, quelques stigmates en creux avaient esquissé un visage qui clignait d’un œil. Était-ce une erreur du sculpteur ou était-il un génie du ciseau qu’hélas, le temps l’arrêta dans sa création.
Nul ne le sut.
Mais ce clin d’œil michelangélien réconfortait Akio. Ce clin d’œil savait… quoi au juste ? On ne savait pas, mais il interpellait.
La pierre était froide et dure…
Là-bas, devant lui, Gottfried avait repoussé dans un effort de démiurge le volume des ruines qui encombrait le chapiteau au-dessus de Rosalie. À présent, il avait découvert les entrailles de la vieille mécanique, il avait installé un trépied de barres d’acier monté sur rails qui soutenaient un palan. Il actionnait tel un puisatier bédouin la chaîne… et lentement le moteur sortit de la carcasse. Il manœuvrait l’ensemble tel un grand sage ou un boucher ouvrant le poitrail d’un bœuf pour en extraire les abats… selon, le point de vue où l’on se place.
Gottfried allait soigner les pièces du moteur… les graisser… les changer… les alimenter… puis réinsérer… les greffons…
Un grand prêtre ?
Oui, parce que Gottfried paraissait  œuvrer selon une liturgie sacrée, plongé dans un recueillement méditatif, comme s’il se livrait à une authentique messe mécanique – car tout était calibré, précis, millimétré, Germain en somme.
Les entrailles hissées pissaient leurs huiles sanglantes…
« Scheiße und Scheiße! » psalmodia Gottfried qui se précipita pour saisir une large cuvette de métal qu’il tint sous la tripaille en perte d’humeurs…
Gottfried voyait la bête se vider et en même temps il ne pouvait à la fois tenir la cuvette et pousser le trépied sur ses rails pour dégager les abats de la bête hors de son corps…
Goutte après goutte, la cuvette fut pleine. Il fallut la retirer, puis la poser – ce qui semblait impossible, car il fallait l’incliner. Or, en inclinant le récipient, son contenu se débinait…
Akio, n’écoutant que la philosophie de ses Pères – qui était celle de l’aide-de-camp de son prochain – courut avec calme et s’approcha du trépied incognito, dans le dos de Gottfried. Avec précaution, il tira sur la chaîne pour que la panse dégoulinante remonte d’un chouïa, ce qui libéra l’espace. Gottfried, ému de l’action des dieux antiques et l’aide des corbeaux de Wotan retira la cuvette en déshérence, qui rendit grâce dans un doux clapotis huileux…
Ainsi enhardi par les miracles de l’élévation des corps, Gottfried poursuivit l’ouvrage à cœur-ouvert. Il se rua avec méthode sur le trépied qui roula sur les rails métalliques, ils transportaient la panse sur une table en acier de construction ancienne mais authentiquement gottfriedienne, pendant qu’Akio, après avoir accompli sa part d’assistance, passait son chemin dans l’ombre de la grange qu’il contourna pour aller rendre visite aux animaux qui peuplaient la ménagerie…
L’étable était grande et longue. Elle offrait des box à une douzaine de vaches et quelques bisons qui le regardèrent sans animosité de leurs gros yeux globuleux inertes…
L’espace sentait l’urine, la bouse fermentée, le foin, la sueur animale, les flatulences de panses que les animaux libéraient en ronflant avec une méthodique application…
Tous les matins, il fallait traire les bêtes.
Jadis, il y avait trois fois plus d’animaux.
Au fond du bâtiment, sur la place laissée vide, étaient parqués une jument et son yearling tout neuf, à peine âgé d’une semaine…
Akio n’avait jamais vu une jument appaloosa et encore moins un de ses rejetons… Lorsque Yépa arriva avec un seau et un tabouret pour entrer dans le box, la jument secoua la tête et remua la queue en signe d’agacement…
Alors Yépa lui parla dans sa langue. Sans même la regarder, elle refaisait les gestes de tous les matins, le même parcours dans l’espace du box…
Elle harnacha d’une longe le mufle de la jument qu’elle fixa à un crochet au mur. Tous ses mouvements étaient souples, nets, simples. Puis elle caressa le col de la jument et s’approcha de son oreille. Elle lui parla lentement, longuement, doucement. La queue se calma, la peau ne tressailli plus, les oreilles se redressèrent. Alors une main glissa lentement sur le pelage tandis qu’elle posait le siège à côté des pis. Puis, dans le même mouvement, la main, toujours au contact, atteignit la mamelle. Elle la malaxa par petites pressions. Puis elle s’assit, sortit de l’autre main un léger chiffon d’un sac pendu à sa poitrine, essuya le téton, réintégra le linge et, des deux mains, progressivement, fit gicler le lait dans le seau.
Au moment où la main quitta l’oreille, elle commença une complainte dans un style enfantin, elle répétait les mêmes couleurs de notes – une douce berceuse qui reproduisait des états existentiels tantôt doux et tendres, tantôt agités, furieux et romantiques…
Le temps semblait ne plus exister. Le seau avait recueilli l’obole du matin. Yépa chantait toujours quand elle se releva. Elle appela le petit qui l’avait regardée depuis son arrivée. En sautant sur ses pattes, il arriva vers elle, il vint se loger sous la mamelle bénie : il en restait largement pour lui aussi…
Alors Yépa, qui chantait toujours, décrocha la longe, libéra la femelle qui jeta un hennissement en ruant du col.
La main la caressa. La voix l’apaisa. Lentement, la liturgie cessa progressivement sans aucune rupture… doucement…
Yépa quitta le box… en psalmodiant… Yépa… l’Indienne… avait-elle conservé le langage du sixième sens… ou bien était-ce ce style de management qu’avaient universalisé les Bannières étoilées type Disney pour coloniser les espaces, grâce aux douces complaintes louangées de Dumbo-Volant et de princesses vertueuses ?
Akio était au confluent des cultures… il avait entendu…
« Ne faites rien, braves gens. La Bannière Etoilée organise votre sécurité, votre alimentation, votre vêture, votre look : il suffit d’adhérer. Vous aurez alors ce doux bercement de l’action-ponction sans douleur… étasunien et bien sûr démocratique.»
Au début…
On avait commencé par supprimer manu militari toute opposition sous la houlette du divin. Puis le droit avait émis que certains n’avaient aucune âme, comme les bestiaux. Alors, parce qu’ils regimbaient et osaient opposer leur humanité, on déplaça le problème ailleurs, vers le tiers-monde encore sous le joug des tribus, qui ne gagnèrent que des sacs de verroteries ou le tic-tac d’une montre.
Ce fut le triomphe de la sorcellerie… enseigné dans les Universités étasuniennes… sous le nom barbare de « marketing »
Il fallut du temps.
Les Bannières étoilées trouvèrent les solutions.
Les Bannières étoilées sont le principe incarné des Father qui posèrent le pied sur la presqu’île Cape Cod selon lequel : il faut être toujours en avance d’une douzaine de longueurs sur les suivants.
En même temps qu’ils éclairaient… on parle des Father… ils modifiaient les règles du jeu… avant que le reste du monde comprenne le mode d’emploi, ils avaient déjà changé le manual… « Poor apple will understand…»… pauvre pomme va comprendre !
Akio restait contemplatif dans l’étable, perdu dans ses pensées. Soudain, le long sentier couvert de gravier si graphiquement tenu qui conduisait au temple de son île lui apparut comme un instant d’immortelle sérénité – un sentiment qu’il n’avait encore jamais éprouvé.
En réalité, ce sentiment provenait de la rupture spatiale après un vol de vingt-quatre heures qui faisait réapparaître ce sentier aussi intemporel que cette Hacienda.
Soudain, une question surgit : comment ces moines de l’île, repliés dans le dojo, pouvaient-ils comprendre les mouvements qui agitaient le monde ? Là un flux de réflexion en découla…
Jadis, on se déplaçait à pied puis apparu le cheval la voiture le bateau le train l’avion… Progressivement, on avait pu mesurer les différences de cultures jusqu’au jour où elles seraient parfaitement indifférenciées, notamment au niveau de la langue, de l’alimentation et des vêtements… une médiocre synthèse de platitude… la McDolatrie en marche… la Bannière étoilée s’y employait, avec au bout un pactole à l’horizon…
Les peuples suivaient, tels des veaux…
Ce n’était plus la force, mais le volume des vagues séductrices. Peu importait la diversité des populations, il suffisait qu’elles consomment les mêmes artefacts et leurs ersatz…
Akio laissa glisser cette dernière vision…
Et si Josef l’avait lui aussi ensorcelé ? Dans son temple, Akio n’avait jamais eu ce genre d’interrogation. Son existence se résumait en un éternel cheminement sur un sentier où il ratissait les douleurs, les angoisses, les doutes de sa simple vie… que les visiteurs imprimaient.
Là-bas, sur son île, il n’aspirait à rien. Il tentait de s’unir au cosmos dans un cadre tracé depuis des siècles par des communautés essentiellement préoccupées de survivre dans un milieu aride. Il était en phase avec le cadre. Tout concordait : le gravier, les arbres, le temple, le toit de tuiles vernissées…
L’accord…
Et à présent…
… Akio !
Qui appelait ?
Josef apparaissait… puis disparaissait…

Akio se pencha vers le bison…
… à ton avis, elle pèse combien ?
Car ce bison était une femelle…
… cinq cent kilos…
Josef restait mystérieux devant l’animal.
Akio tentait d’évaluer la différence qu’il y avait entre ce personnage et celui qu’il avait connu à Yokosuka. Le délire semblait avoir disparu, mais il couvait en indices de surface. Le patriarche Gottfried, le poids de la famille, les racines pesaient-elles à ce point sur le dos de celui qui se disait être la réincarnation de Jérémie ?
Où allait-il ?
… on va dire bonjour à Rosalie !
C’était un jour anodin : une Hacienda assoupie… une tribu archaïque… un messie au repos… un mélange d’apôtres… des questions existentielles… flottaient…
Les entrailles de Rosalie étaient à présent étalées sur la table métallique. Gottfried avait plongé ses mains avec délice dans le gras des huiles : pièce par pièce, tout le puzzle était maintenant étalé sur la table de dissection. Pas un détail n’échappait au regard expert du mécano, sauf qu’ici, il n’y avait ni le volume des cent cinquante décibels des machines ni les 1450 °Centigrades qui liquéfiaient le verre, ni les vibrations permanentes du sol…
Ici, régnait le silence mécanique de la réflexion.
Là-bas, l’usine était morte, en ruine, mais ici, il restait le Kaiser de la clé à molette, le König du pinceau trempé dans la Benzine pour redonner lustre aux pièces de l’aïeule à la rouge vêture.
Doucement, Josef et Akio s’avancèrent…
Alors Gottfried entama un long sabir vernaculaire commencé, il y a quarante générations avant lui, mais qu’il continuait de poursuivre – car, depuis l’arrière-grand-père, tous les Schmitts furent forgerons-mécaniciens la nuit et cultivateurs le jour : tous ces outils avaient déjà eu une vie avant la naissance des ancêtres de Gottfried ; ils avaient été rodés par les anciens ; à présent, ils parlaient, ils s’inséraient, ils s’adaptaient, ils s’ajustaient comme par magie.
Les entrailles se tenaient en ordre d’insertion chronologique, dûment inspectées, nettoyées, polies, touchées, massées, caressées. Gottfried expliquait, conseillait, remarquait, analysait, démontait, remontait, démontrait…
Dans l’atelier, au fil du temps, il avait récupéré une dizaine de moteurs, c’était dans cette carrière qu’il allait extraire une pièce pour relooker la Vénérable. Il déplorait que ces Ford-là soient toutes mises à la casse, compressées, refondues, écrabouillées par la vindicte des styles nouveaux…
Il faudrait des heures, peut-être des jours pour que Rosalie soit prête…
Mais Josef ne piaffait pas…
Il observait, il attendait… soudain, il disparut pendant que Gottfried disait sa messe. Josef traçait sa voie, mais nul ne savait où.
Akio, lui, ne traçait que des mots dans le manu-script
« Il est très tard, le ciel est clair, les étoiles brillent. Loin, quelque part, on entend un chien qui hurle. Devant moi, de l’autre côté de la cour, dans la grange, brille le fanal du chantier ; une lampe-tempête se balance au-dessus de l’antique machine…
Soudain, sans prévenir, le cœur de Rosalie se mit à battre. Il tourne rond, sans effort. Le corps béant regarde son organe redevenu vivant.
Gottfried est ébloui par le rythme des pistons, le ronronnement du vilebrequin, le vibrato des bielles qui entament ensemble leur harmonie de jadis… lorsque Rosalie était une jeune fille.
Par égard au démiurge, je ne m’avance pas vers l’atelier à cœur ouvert. Je laisse Gottfried à sa joie, mais c’est lui qui m’appelle. Comment sait-il que je suis là ?
Je m’approche. Gottfried est triomphant. Il me montre le cœur vibrant sur la table pouffant un nuage de fumée blanche qui agresse la gorge. Gottfried m’explique que les pièces en mouvement sont encore froides et huileuses. En pleine sudation elles recherchent leur course. Ce sont les nouveaux locataires qui doivent montrer patte blanche dans l’ensemble… et ça, ce n’est pas automatique ?
On oublie que ces bouts de métal ont, eux aussi, des états d’âme… ils se dilatent, ils s’épanchent, ils transpirent… et oui !
Je ne le savais pas !
À ce niveau d’avancement, Gottfried coupe l’alimentation de l’organe qui tressaute un court instant puis s’immobilise. Il essuie amoureusement le bloc-moteur en fonte, éteint le fanal et tire l’immense ventail…
Schlafen gehen… décréta-t-il… aller se coucher…
Alors Gottfried entre dans sa douche de chantier et en ressort une demi-heure plus tard en costume d’intérieur – chemise à carreaux sur pantalon de serge, le tout ajusté par d’énormes bretelles sans doute centenaires…
Akio poursuit son dialogue à une voix.
… je reste dehors, il fait froid, mes fesses ne parviennent pas à chauffer la pierre sous moi. Les lumières de l’hacienda s’éteignent une à une…
Je suis seul… là… en Pennsylvanie…
« Was mache ich hier? » Qu’est-ce que je fais ici ? Akio pensait et rêvait en Germain!
« Alors, ne sachant pas que faire, je m’endors. »
Heureusement, que le scribe de service était là pour prendre le relais…
Une voix appelait…
Akio se leva. Était-ce Josef ou bien Jérémie ? La voix le guidait dans l’obscurité. Il avança jusqu’au bosquet des huit érables que Josef avait observé du haut de la butte lorsqu’ils étaient arrivés à l’hacienda. Il avait été intrigué par cette nouveauté dans le paysage de la maison : ces arbres rompaient l’horizon ; il n’y avait aucune raison à cela…
Une ombre se tenait justement au milieu des érables qui frissonnaient doucement… C’étaient des Acer pennsylvanicum « à peau de serpent », c’est-à-dire à écorce striée, le seul érable qui ne soit pas originaire d’Asie…
Josef était au centre du bosquet…
… je sais… à présent !
… quoi ?
… c’est Yépa qui a planté ces huit érables à la tête de chaque tumulus… tu vois ?…
… non ! car seul un prophète voit…
… je t’explique.
Josef dirigea le faisceau d’une lampe au pied de chaque arbre, et, effectivement, il y avait huit tumulus. Étaient-ce des ancêtres dont on aurait masqué la vie et la mort ?
… mes huit dindes sont là !
… comment as-tu trouvé ?
… j’ai reçu un message !
… de qui ?
… les Tortues blondes !
Là, surtout, ne pas intervenir. Le scribe laisse la place à Akio, il prend la relève… et note les questions :
« Alors, les Tortues blondes auraient-elles une connaissance ubiquitaire ! »
Puis…
« Je pensais rêver, mais non… C’était bien réel… Voilà que reviennent les Tortues blondes…
… diable dis-je, car ne sachant que dire !
… non, biblique… poursuit Josef…
… tu vas assister à mon premier grand sermon, mais d’un genre nouveau.
Ce sera un grand moment, Akio.
En général, Josef n’était pas aussi affirmatif au sujet de son futur proche et même lointain. Mais là, sous les ramures des érables, dans ce sanctuaire où reposaient ses dindes, voilà soudain que son visage illuminait l’espace.
Josef rayonnait, telle l’apparition d’un Être… impalpable…
Était-ce Jérémie… qu’il n’avait jamais vu…
Un moment difficile à préciser…
Qui fut court comme tous les moments éphémères dont on se demande après coup s’ils existèrent réellement…
Comment rationaliser après ces flashs lumineux ? Que restait-il ? Le subjectif dit qu’il est l’heure d’aller au lit…
Ce qu’ils firent…
« Ce matin, Rosalie vient de subir une nouvelle transformation. Les entrailles sont toujours reléguées sur la table. Plusieurs fois par jour, elles se mettent en mouvement sous l’impulsion du grand prêtre de la clé à molette. Autour de la bête, les vestiges entassés reculent progressivement, prennent de la hauteur et laissent de l’espace. Le chantier est à présent au fond d’un cratère d’hétéroclites scories. Le palan placé dans les cimaises va déplacer la carrosserie. L’élévation tel un cantique va être sublime, car elle va découvrir la structure du cheval mécanique…
Gottfried accumule les journées de travail sans un instant de repos. Le chantre de la clé à pipe revisite la carcasse de la bête et l’être apparaît lentement. La robe rouge dévoile ses dessous, elle monte au ciel, elle se balance sur l’escarpolette des vibrantes chaînes tendues. La course s’arrête, laissant la place au passage du grand corps courbé du mystagogue. Il insère des madriers aux quatre angles de la grande voile qui se balance pour sécuriser ses reptations sous le grand pavois. On découvre une masse osseuse noire couverte de poussière collée dans de vieilles graisses. Les quatre moyeux du châssis reposent sur des blocs de béton qui laissent à jour les axes sur lesquels il fixera les moyeux des roues.
Gottfried prend une pelle et jette de la sciure sous le monstre métallique afin que le tapis absorbe les flaques de liquide décapant…
La journée promet d’être mécaniquement lumineuse. »
Josef génère de nouveaux mystères…
Cette fois-ci, il avait poussé un cran plus haut l’art de l’énigme, car le rébus devenait obscur ; mais nul ne dit mot.
… Josef… il a toujours fait ça. Il apparaît, il disparaît ! médita Yépa. Josef ne serait-il qu’une illusion optique ? La flamme des interrogations clignote… Pourquoi pas ?
Illusion ou pas, la flamme ne donna aucun signe de vie pendant trois jours…
« Cela lui aura suffi pour renaître… »
Car le troisième jour, il se manifesta, bâton à la main, tel le berger. Il arriva là-haut, à pied, gaillard, joyeux, fier de son miracle…
Dans l’Hacienda, il n’y avait que deux mouvements : Gottfried en bleu de chauffe du chirurgien obstiné qui allait rendre vie à la vieille Rosalie et Josef qui se déplaçait dans l’espace et le temps. Ailleurs s’écoulaient les grains fins du temps au sablier anodin quotidien…
Josef ne s’approcha même pas du chantier. Il le contourna et alla droit vers le dolmen
sculpté où Akio avait posé son cul sur la pierre brute…
Sans façon, il s’assit face à Akio sur le sol mouillé…
Les érables avaient revêtu une parure chamarrée, une palette qui offrait des nuances… du vert chlorophylle au jaune impérial en passant par le rouge vermillon. Les feuilles dentelées commençaient à choir…
Josef en saisit une…
… si tu la laisses sur le sol, elle mettra dix ans à disparaître, bouffée par la terre qui va la digérer. Dix ans, tu te rends compte, pour cette apparente fragilité ! Elle a vécu six mois à peine, mais on peut accélérer sa destruction. Il suffit de la jeter dans le feu pour l’anéantir ou bien en faire un tas et l’enfouir. Cette seconde solution nourrit la terre. Est-ce que nous aussi, lors de notre enfouissement, nourrirons-nous la terre… observe mes dindes…
Voilà que le prophète philosophait, il refaisait surface…
… non… nous, on pollue la surface autant que les coulisses… ! Voilà la vérité !
Aïe, aïe, aïe !… Josef était en train de ronger un os ; il arrache un nouveau lambeau de chair… à sa conscience…
Là, Akio pensa à son râteau, à son allée de pierres concassées, à ses huit cents mètres à remettre en ordre chaque jour… trois fois par jour… soit six heures de travail… Le reste du temps était consacré à l’entretien du râteau, à l’entretien du local à râteaux, à l’entretien des corbeilles recueillant les déjections, puis aux soins du porteur de râteau que l’eau allait purifier ainsi qu’à la conscience que la méditation du râteau aiderait à développer. Enfin, parce qu’il fallait un brin d’énergie, la bouche ingérerait le bol de riz quotidien et le brouet de légumes pour que le corps accomplisse la pacification spatiale… tous les jours… chaque jour… la voie du cosmos… tous les trois mois, il allait toquer à la porte, le vasistas s’ouvrait, on le reconnaissait… il tirait sa crampe chez les femmes, posait ses billes… et repartait reprendre son râteau.
« Ad vitam æternam ! répliqua Josef après avoir entendu cette analyse d’Akio. Sans doute, j’ai vécu cette vision de l’action ! Mais j’ai vu aussi… oracle de Jérémie :
Oh ! comme je voudrais te distinguer parmi les fils,
Te donner un pays de cocagne, un patrimoine qui soit,
Parmi les nations, d’une beauté féerique !
… ah ! dit Akio qui n’ajouta rien de plus.
… tu as vu ce que nous en avons fait du pays de cocagne et de sa beauté féerique… Toi, colonisé dans ton propre pays, tu es cantonné à te satisfaire d’un râteau pour obtenir l’Illumination, car tu n’as pas les moyens de faire autrement. Esclave sur ta propre terre, tu cherches des élans métaphysiques…
… nos élans ont deux mille ans de savoir…
… face à McDo… ils ne pèsent pas lourds !
… il nous a fallu tout ce temps pour nous comprendre !
… Jérémie sait aussi.
… un homme seul aurait-il la prétention de savoir ce que des milliers de générations ont compilé sur le même sujet ?
… pourquoi pas ?
… alors il doit agir !
… c’est ma voie !
Or, cette voie passait par la résurrection de Rosalie qui semblait bien souffrante dans les mains du Démiurge germain de la mécanique…
Un léger souffle favorisa la chute de quelques feuilles qui voletèrent sur les deux assis perdus dans leur extase. L’un avait le cul meurtri par la pierre, l’autre était baigné par la pluie de la nuit…
Les ombres se levèrent et, lentement, après avoir remis le contenu de leurs brailles en place, elles entrèrent dans l’Hacienda, car il fallait bien, après ces réflexions hautement lumineuses, régénérer l’estomac…
Tout en suivant Josef, Akio restait encore perdu dans ses pensées. Josef semblait se déplacer sur un autre rythme. Il le distancia puis il disparut…
Le chantier avait surgi lorsque le soleil ayant décliné définitivement laissa la place au phare sous lequel officiait Gottfried…
Akio en profita pour consigner ce propos bien métaphysique :
« Le fanal sur la table opératoire attirait un bourdonnement incessant de papillons de nuit. Gottfried était indifférent à ces vols de vibrions qui s’épuisaient à vouloir copuler avec la source lumineuse. L’insecte papillonnait, ravi, fébrile, séduit par la lumière sur laquelle, après quelques vols giratoires, il venait se fracasser, dans un choc charnel brutal, pour éclater sur le fil incandescent, pulvérisé par la passion, en répandant une odeur âcre de corne grillée. Le sol couvert de sciure absorbait les vestiges de ces vols sans retour…
Pendant que Gottfried tentait le sauvetage de l’antique mécanique, d’éphémères créatures séduites par cette renaissance en perdaient leur vie… »
Que le papillon eût préféré la clé à molette au fatal fanal et son destin en eût été bouleversé…
… ça c’est fort ! c’est une belle métaphore ! apprécia Akio.

                                            Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

 

… Voyage d’Est en Ouest… retour at home…

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32… Voyage d’Est en Ouest… retour at home…

Après avoir purgé leur corps pendant une semaine, les deux ermites, vêtus en denim, sacs à dos sur l’épaule, prirent incognito un « ferryboite » à Yokosuka qui cabota dans la Tokyo Bay. Il faisait beau. Les goélands surveillaient les bouillonnements du sillage du ferry – ce qui inspirait Josef, sans que l’on sache pourquoi (il ne faut pas déranger un prophète qui s’inspire). À Tokyo, ils prirent les transports collectifs qui les conduisirent dans un hôtel – dernière étape…
Le lendemain, à 6 h 10, ils quittèrent Haneda, l’aéroport de Tokyo, pour O’Hare International, à Chicago, via Dallas…
Suivons la voie…


… oh !… maman regarde l’oiseau qui vient manger dans la main de l’étranger !

L’image eût été céleste, si elle s’était déroulée au bord d’un ruisseau glougloutant son eau pure sur des graviers ronds, mais ce n’était pas le cas. Sans doute, cette image d’Épinal fera-t-elle date dans les pages du manu-script qui immortalisait les actes du pèlerin – car enfin, pour quelle raison un goéland nippon avait-il plané dans ce ciel du Soleil-Levant pour cueillir une miette de « cake » dans la main d’un quidam, sous les yeux d’un innocent orphelin samouraï ?
Mystère !
Cette scène biblique eut lieu sur le pont d’un ferry qui assurait la liaison quotidienne entre Yokosuka et Tokyo…
L’étonnement de l’enfant était bien réel. Et pour toute réponse, la dame qui se tenait à côté du petit rétorqua, le visage fermé :
… on ne montre pas du doigt !
C’est de cette façon que l’on tue dans l’œuf toute vocation de naturaliste… pensa Akio.
… il aime l’oiseau, alors il lui donne une partie de son repas… expliqua Akio.
… il n’a pas faim ? répondit le môme.
… si, mais il partage… c’est la marque de son immense compassion ! Tu comprends ?
… non !
… on dit : « Non, monsieur » ! s’insurge la mère.
… tu voyages avec lui ?
… oui !
… il ne t’aime pas ?
… pourquoi ?
… ben, il ne te donne rien à manger !
La dame raide comme la… raide enfin… raide… remercia Akio, entraîna le « pilon »… mot ancien de l’univers des traboules… en langage lyonnais que maîtrisait Akio depuis sa rencontre avec Josef. L’enfant était curieux, mais rapidement il prendrait la coloration de sa mère… une distanciation grincheuse.
Le goéland était d’ailleurs le symbole de cette curiosité : l’oiseau venait quérir sa nourriture là où il la trouvait, tel le migrant qui cherchait, lui aussi, comment piquer celle des autres.
« Une belle parabole ! » confirma Josef qui n’avait plus rien à proposer aux oiseaux…
Alors le symbole de plumes vola vers un autre quidam compassionnel sans doute qui offrait un énorme sac de victuailles aux oiseaux toujours affamés…
Or le ferry arrivait à destination. Une corne de brume retentit. Les matelots s’activaient. Le bateau manœuvrait. On se dirigea vers la passerelle qui venait d’être lancée entre la terre ferme et le bord instable…
… lui, les oiseaux, il les aime bien plus que toi ! poursuivait le marmot qui ne perdait aucune occasion de se taire…
… suivez les pancartes ! ordonna un homme du bateau qui guidait les passagers vers la passerelle… insensible aux vols des goélands…
Et les oiseaux disparurent pour rejoindre le quai. Eux aussi, ils avaient compris que le sac du quidam changeait de bord.
Lestes et légers, Akio et Josef, sac au dos, prirent un bus…
Josef connaissait parfaitement la ville…
Akio n’était jamais sorti de son village…
Soudain, Josef se raidit souplement. En réalité, il redevint attentif – professionnel, en somme. Akio le perçut. Il jeta un coup d’œil à Josef…
… on nous suit !
… où ça ?
… chut !
… bon !
Suspendu à l’une des dragonnes disposées sur les barres de sécurité, Josef s’obligea au mutisme-vigilant pendant tout le trajet du bus…
Il ne se détendit qu’une seule fois lorsqu’ils qu’ils furent descendus…
Dans la rue, il s’arrêtait parfois pour regarder dans les vitrines… le reflet des passants. Il détaillait longuement leur image, puis repartait. Akio suivait, il n’avait rien vu de suspect… car il n’était point Prophète.
À l’hôtel, Josef conserva cette attitude…
Au restaurant aussi…
Et même pendant leur courte nuit, il se leva pour inspecter les armoires, les tapis, les alcôves…
Il cherchait des micros…
Enfin…
Vers 3 heures, au pays du Soleil-Levant qui n’était pas encore levé, ils quittèrent l’hôtel comme des ombres pour prendre un taxi…
À 6 h 10…
L’aéronef quittait le sol…
Vous connaissez sans doute les décorums des vols transcontinentaux. On peut les comparer à une métamorphose : l’insecte en recherche de lui-même entre dans le cocon métallique et en ressort onze heures plus tard assommé. Parfois, quelques cocons volants se volatilisent en vol… c’est infime !
Ils firent une halte à Dallas, où les goélands étaient absents. Pourtant, l’espace dénombrait quelques gosses qui attendaient un geste… Akio n’ajouta aucune paperolle au manu-script. À quoi bon écrire qu’il n’y avait rien à écrire ? Si rien n’avait été écrit, c’est donc qu’il n’y avait rien à dire…
… on nous suit encore ? demanda Akio.
… quelle idée ! répondit Josef.
Fallait-il rajouter une paperolle pour consigner cette interrogation ?
… ce sera l’objet des chercheurs qui chercheront dans quelques siècles !
… c’est ça… le mystère… sera révélé !
Et l’aéronef s’élança sur la piste… du hublot, on pouvait voir des goélands qui décollaient, eux aussi en même temps… ils avaient été alertés, qu’un Révérend prenait l’avion… sans doute pensaient-ils que l’oiseau métallique réservait des victuailles à consommer en vol…
Akio attendait toujours les dernières révélations que Josef annonçait… pour les valider dans le manu-script… on n’écrit pas des textes saints qui seront lus des siècles plus tard sans qu’ils soient sanctifiés par une autorité… à ça mais !
… je suis certain qu’on nous espionne, dit enfin Josef après un long silence, j’en ai la certitude ! Plus tard, Akio, lorsque je serai sur mes terres celles que je connais bien, dans un espace sécurisé, je pourrai parler sans contrainte.
Je vais revoir l’hacienda… Akio songe que j’ai quitté jadis… ce havre de paix… un lieu de concorde…
… vous désirez une boisson, monsieur ?
Stupeur…
… oui, sans doute…
… méfie-toi, Akio, souffla Josef en japonais.
… ne craignez rien, monsieur, répondit l’hôtesse, tous ces produits sont authentiquement étasuniens-made…
… ah bon… je prendrais un Bourbon, alors…
… je croyais que… l’alcool était… commença Akio…
… ici, on est hors-sol ! Sans glaçons…
… bien, monsieur…
C’est ainsi que le bourbon chassa l’espion, car Josef se lança dans une confession que Akio recueillit avec passion, elle fera date dans les paperolles du manu-script
« Tu vois, Akio… tout est simple à dire… mais autant le dire.
Prenons le cas de Barnaby, ce cancre qui influença Gottfried pour que j’aille à l’école des cadets. Moi, je voulais étudier l’archéologie des langues médiévales du continent Eurasie…
Tu sais pourquoi il s’est servi de moi ? Parce que son bagage lexical se réduisait à quelques mots basiques. Tu connais ça, Akio : « Time is Money ! » « No parking no business ! » « We can ! » Voilà le discours de ce primaire primate. Alors, il me couvait pour que je traduise les documents des services secrets de l’Army et il prétendait que c’était lui qui les avait traduits. À chaque mutation, je partais avec lui dans ses valises. Il a le bras long, mais court le neurone. Maintenant qu’il a son étoile de général number One, il ne me reconnaît plus…
Poursuivons avec le cas Hissa Luna, cette grosse truie. Tu sais où elle est à présent ? Non, bien sûr, tu es au-dessus de ça. Elle dirige la bibliothèque de West-Point. Qui l’a nommée à ce poste ?… Ben, Parker, voyons…
Il reste Franziska…
Ah ! celle-là. Tu vois, Akio, c’est le plus gros complot qui se trame depuis la révolution d’Octobre.
Voilà…
Depuis un siècle, on veut nous faire croire que les Russes vont envahir le territoire des étoiles…
Note bien…
On veut nous faire croire que… !
Mais imagine que les Romanov aient survécu. On aurait équipé leurs armées, fricoté avec leur tsar, torpillé leur économie, là comme ailleurs, sauf que c’est la nation qui a le plus grand territoire au monde… Ça, Akio, c’est déjà un crime pour les Stars and Strippes qui n’est que la troisième surface au monde… alors, officiellement on a décrété que ces gens étaient le diable… mais en sourdine, on les a équipés en bon dollars bien verts.
À preuve, tous les cadets de West-Point – je sais, j’en fus un – étudient toutes les rhétoriques des Russes : leurs armes, leurs codes de commandement, les moindres détails anthropologiques, leurs vêtements, leur alimentation, leur paranoïa. Le Russe est communiste congénital, c’est-à-dire autant face que pile, le contraire du quidam US, selon la liturgie west-pointienne, l’ennemi héréditaire qui prouve notre supérieure puissance – c’est pourquoi on en a tellement besoin de les équiper pour qu’ils restent notre Sparring-partner…
Songe que des générations d’étudiants se plièrent à étudier le russe. Imagine l’investissement, si brusquement Casque d’or faisait ami-ami avec l’Ours ?
Et si Franziska avait été le lien qui unissait Casque d’Or à l’Ours ?
Et si Franziska dans la cour de l’école de Hissa Luna m’avait déjà affranchi pour que je connaisse ce secret ?
Et si Franziska était l’indice du mal, que le doigt pointait… qui agissait en douce… qui corrompait les rapports… qui contaminait sournoisement les lignes…
Une vraie Russe…
Foutaise…
Mais c’était un beau brin… enfin beau… ou plutôt belle… enfin belle…
Je sais, j’ai aussi vécu cette illusion. Franziska, lorsque je l’ai vue la première fois, dans la cour de l’école de Hissa Luna, elle m’a ébloui pour le restant de ma vie passée. Oui, Akio, je me suis moi-même trompé, je l’avoue… Parker en a profité…
… quand as-tu découvert ce drame… ?
… lorsqu’il simula son infarctus bidon… ! À l’hosto ! Tu te souviens ?
… c’est récent !
… mieux vaut tard que jamais !
… un tiens vaut mieux que deux tu l’auras !
… bien mal acquis ne profite jamais… !
… la fin justifie les moyens… quoique Parker ait reçu son étoile et Hissa Luna ait posé son cul sur le fauteuil de la grande prêtresse des étagères de grimoires…
… et Fran…
… verschwunden…
… ziska ?
… überhaupt verschwunden…
… autrement dit : absolument disparue dans l’espace céleste…
… Ja !
… tu vois Josef… il m’a suffi de te fréquenter… et je comprends naturellement ton idiome natif…
Silence !
Chicago. Fin du voyage en avion…
… ici, confessa Josef, furent assassinés des membres de la famille de ma mère. Je veux d’abord leur rendre visite avant d’accomplir mon projet !
Dès lors, Josef se replia en quatre dans un mutisme total. Il avançait telle une ombre, le visage illuminé, jusqu’au cimetière Mount Olivet
… tu vois… Akio. Ici, est enterré un sergent de la bataille de Little Bighorn que les Sioux nomment bataille de la Greasy Grass. Lui, ce sergent, a sa croix sur un beau titulus…
Hélas, les ancêtres de ma mère sont ici, peut-être ailleurs, mais dans une fosse anonyme. Seule leur mémoire se transmet…
Ici, tu as toute la tragédie d’un pays qui ne jure que par l’hypocrisie en lettres d’or…
Les visiteurs déambulaient au gré des allées sous le vent, lorsqu’un mauvais crachin venant du lac Michigan les surprit. Mais cela ne gêna en rien Josef, qui continua de flâner. Il se transformait, il s’apaisait, il se confortait… mutatis mutandis… (traduction d’une parole latine NDLR… en changeant ce qui doit être changé. )
Ils ressortirent trempés comme des soupes…
On se dirigea vers la cathédrale du Saint-Nom…
Tandis que Akio restait sur le narthex, Josef fit le tour du monument. Il suivit le chemin de croix et ses stations et s’arrêta longuement à la quatrième, qui est celle où Jésus rencontre sa mère, alors qu’il porte la croix et va sous les coups de fouet vers le Golgotha.
Un léger nuage enveloppait Josef, la brume vespérale s’élevait vers la nef produite par la chaude ferveur du visiteur… alors… là… des pèlerins, croyants, pénitents découvrirent de leurs yeux… ce miracle de la transmutation de la pluie en une aura céleste illuminant le prophète… ils se rassemblèrent autour de Lui…
Et l’émotion parcourut l’assemblée…
Il tendit une allumette qui étincela sous l’action de la flamme, il alluma les lumignons qu’il avait installés sur le présentoir…
Long recueillement… de recueil…
… c’est qui demanda un passant qui passait…
… un prophète…
… ils quittent Washington maintenant ?
… !
C’est ici – mais nul ne pourrait le prouver à part Akio – que Josef-Schmitt devint John Smith. Il n’était pas à un paradoxe près : lui qui voulait réformer les Bannières, le voilà qui se débaptisait de son nom germain pour un patronyme parfaitement étasunien
Un aide-de-camp n’est point nommé pour contester, il constate, c’est tout.
Plus tard Josef lui confia que :  « C’était une ruse ! »
Alors John eut faim – ce qui pour un ermite, révérend et prophète est parfaitement normal…

Mais John ne comptait pas se restaurer dans n’importe quel boui-boui. Il héla un taxi et ils embarquèrent en direction du Chinatown local…
… qu’en penses-tu, Akio ?
… je te suis !
Josef… devenu John remettait les pieds dans ce quartier après des lunes d’absence. Mais tout quartier chinois dans une ville occidentale est forcément en expansion… Il suffisait de voir le nombre d’enseignes lumineuses, des tigres de néons et autres dragons électriques qui avaient poussé depuis…
Non loin, ils repérèrent un hôtel authentiquement US, sur la façade flamboyante duquel une armée de spots clignotants inondaient la marquise d’une vague changeante… en calligraphie chinoise…
… on pose les malles ici, on ira manger en face !
Ce qu’ils firent…
… on aura au moins la possibilité de manger avec des baguettes, même si ta cuisine diffère de celle du « Milieu ». À moins que tu souhaites t’immerger dans les délices de la haute cuisine locale, que le monde nous envie : le McDo ketchup service Yankee…
Hélas…
L’intérieur était un clone des popotes, cadre incontinent sur tous les continents, dans lequel un panoramique de photos criardes annonçait le contenu et le prix du plat. Il suffisait de pointer un doigt pour être servi. La cuisine était ouverte aux yeux du public. Le plateau passait d’étagère en étagère pour remplir les cases. Des donzelles en jupe courte et boléro olé ! olé ! chapeautées d’un petit casque rouge, assuraient chacune à son poste le transport du support sur des rampes métalliques, après une dizaine de stations comme sur le parcours du Nazaréen. Puis le plateau plein arrivait. La salade côtoyait le canard aux champignons parfumés, toute proche de l’alvéole du riz blanc, comme le service d’un hôpital de banlieue. C’était chaud. On payait, on prenait le plateau et on se démerdait pour trouver une place. Au passage, on prenait une fourchette en plastique ou un long sachet dans lequel s’inséraient de pauvres courtes jumelles de bois qu’il fallait séparer d’un coup sec et qui feraient office de baguettes pour la soirée…
Chicago… Yokosuka… Dallas… Tokyo… même service… même rituel… même panoramique… même sabir des donzelles… même pognon… même cauchemar climatisé… celui d’Henry Miller…
… tu connais ?
… jamais lu…
… eh bien, vois… lui aussi était Germain d’origine…
On pouvait même laisser le plateau sur la table en sortant. Les donzelles caquetaient toujours totalement indifférentes. On avait même vu venir un chariot poussé par une subalterne colorée qui, la table libérée, devait nettoyer les espaces à coups de balai, de racloir, d’éponge et de brosse à récurer et assainir le sol avec un seau d’eau javellisant pendant que les ermites goûtaient les succulences…
Du grand art… rentable…
John avait son air des mauvais jours…
… heureusement que… !
Mais il n’acheva pas…
On ne sut jamais ce que cet introït allait révéler…
… on se barre ce soir !
… mais on a payé l’hôtel !
… oui, mais non ! On prendra une couchette !
Ce qu’ils firent…
Le train en gare de Chicago, le célèbre Capitol Limited, conduirait en une dizaine d’heures, dans ses voitures Surperliner à deux niveaux, les robinsons de la nouvelle civilisation.
Songez que John… Josef… enfin J.-J… l’arrivant… arrivait, tels les Pères du Mayflower, sur une terre vierge – ce qui n’était plus le cas au moment où ils posaient le pied sur le quai de la gare de Pittsburgh, terre inconnue, certainement, car il ne reconnaissait ni le quai ni la gare et encore moins les visages des ombres pressées penchées sur leur téléphone… coréen… à triples caméras intégrées…
Akio ne connaissait pas la ville, ce qui par déduction le conduisait à ne point reconnaître ce qui aurait pu être reconnaissable si les images existaient encore dans les magazines, qu’il n’avait d’ailleurs pas ouverts depuis des lustres.
Pour lui apparaissait un nouveau monde, sur lequel il posait le pied pour la première fois…
Quant à J-J…
Eh bien, allez savoir !
Puisqu’il n’en savait rien lui-même.
Le taxi saurait…
La course d’une bonne demi-heure plongea J.-J. dans un muet questionnement à propos des lieux traversés…
… arrêtez-vous à l’angle… oui… à l’angle… c’est ça !
Le conducteur en avait vu d’autres – tous ces illuminés qui demandaient un lieu et s’arrêtaient à un autre…
… gardez tout !
… OK, boy !
Le naufragé renifla l’air, jeta son sac sur le dos et enfila les bretelles. L’aide-de-camp fit de même, mimétique réplique du revenant prodigue de silences…
D’un même pas, ils marchaient. Ils quittèrent, toujours au pas, un espace spacieux, spatial, coquet, habité et traversèrent un axe routier pour entrer dans un paysage désaxé, une sorte de zone sans éclairage axial où pourrissaient des carcasses de vieilles voitures dont certaines avaient connu la gloire et le feu. John reconnaissait l’ancienne aire en pire, c’était le boulevard périphérique qui traçait la frontière dans toutes les villes entre la civilisation centrifuge et la zone centripète…
Alors, ils empruntèrent des rues que les voitures avaient délaissées. Las, ils les laissèrent à leur sort. L’asphalte se craquelait. Quelques arbres semblaient vouloir coloniser ce macadam fracassé.
Les constructions étaient peuplées sur leur pas-de-porte de groupes disparates dont la carnation paraissait authentique. Non, ce n’était point un maquillage de carnaval, ils étaient bien colored-profond. Ils écoutaient des musiques nouvelles dans un décor que les boueux avaient sans doute oublié depuis plusieurs lustres. Des montagnes de déchets s’accumulaient. J.-J. mesura la vitalité des occupants à la taille des tas. Ils avaient centuplé depuis qu’il les avait vus la dernière fois… voilà des siècles…
John retrouvait un paysage lunaire, il avait vu le même dans un Time-Illustred… lorsqu’il était à Yokosuka… une mise en scène… sans doute…
Mais non, les âmes même, avaient quitté le macadam…
Il ne restait plus que des vestiges… des moignons… d’énormes chicots… des ruines…
L’hacienda existait-elle encore ?
Ils longèrent une usine sans toit. Des arbres avaient cru bon de croître, insolents, dans la cour de l’ancienne entrée aux vitrages explosés. Les tags inondaient la façade. Partout, des voitures calcinées… des monceaux de bouteilles vides…
Enfin, cela faisait quatre heures que les pèlerins marchaient quand soudain…
… c’est là !
Ce « là » ne ressemblait à aucun la connu : celui-là était las –  la note sonnait plutôt la bémol bien trémolo… ah ! la la !
John s’arrêta, suivi comme son ombre par Akio…
Ils étaient sur un promontoire du haut duquel ils pouvaient jouir de la vue d’un immense panorama.
La ville était très loin derrière eux…
L’hacienda, au bas non loin, devant eux…
Une brume rendait les espaces cotonneux. À l’horizon, un château d’eau se dressait toujours à quelques mètres du sol près d’une grange aux outils.
Fierté de Gottfried, il avait conçu ce réservoir alimenté par un réseau de canalisations qui drainaient les pluies des toits : un dédale mû par un moteur électrique, qui était actionné par une éolienne qui rechargeait les accus quand le vent soufflait. C’était génial. Surtout lorsqu’il y avait du vent. Or, ici, il y avait surtout de la pluie…
Sur cet espace paissaient jadis tranquillement des troupeaux. À présent, le bétail devait ruminer dans les étables. Pas un seul bison, pas un seul bœuf, pas une seule vache, pas un seul veau à l’horizon… ni dinde… ni coyote… espace nu…
John fit le premier pas…
Akio l’imita…
Ils franchirent la clôture. L’herbe était haute… la palissade était effondrée…
Ils progressèrent dans la haute savane, les ronces, les chardons, les orties. John recherchait le graphisme d’un tepee se découpant sur le ciel gris. Au lieu de ça, il découvrit des arbres. Un îlot inconnu se dressait à la place des habitats traditionnels…
Mais alors les dindes, qu’étaient-elles devenues ?
Ils rejoignirent un coude du chemin de terre qui serpentait sur la propriété…

Quand deux coups de feu éclatèrent en face d’eux…
Ils ne voyaient rien. Instinctivement, réflexe de GI, ils s’aplatirent sur le sol. Des rumeurs s’élevaient au loin. John redressa le buste et fut accueilli par une volée de bastos. Plusieurs atteignirent le réservoir d’eau et ricochèrent sur les montants métalliques en sifflant dangereusement. C’est à ce moment que John découvrit la pub grand format du cow-boy d’une marque de cigarettes de l’US-Land qui pourrissait sur les parois du château d’eau. Chaque balle fracassait un peu plus la peinture. Le cow-boy, toujours debout mais criblé d’impacts, avait dû être souvent pris pour cible…
Dans les herbes hautes, John se glissa hors des bretelles de son sac, qu’il laissa derrière lui en sorte de présence absente… pour pouvoir ramper dans la verdure. Akio était blotti dans une fondrière… Immobile, il attendait…
Les tirs reprirent sans aucune logique pendant que John se faufilait dans les ronces pour contourner le tireur, autour duquel se tenaient un groupe d’Indiens…
« Die Russen kommen! » hurlait le tireur…
Gottfried, la Winchester du Vater en alerte, hirsute, débraillé, furetaient du regard vers le sac à dos immobile sur le chemin d’accès à l’hacienda et jurait dans tous les tons et tous les dieux du Walhalla germain qu’il n’avait plus de cartouche…
« Die Russen kommen!
… où sont-ils ?
Alors John se leva. La Winchester ayant épuisé son magasin, la voie était libre…
… ici… Vater !
Gottfried immobile. Étonné ? Non ! Surpris ? Même pas ! Dérangé : certainement. Les bretelles vibraient sur le tricot de flanelle ouvert sur la poitrine… Il assura un pas, mais il marcha sur l’un des lacets de ses brodequins. Il aurait chu sur le sol si l’un des Indiens ne l’avait soutenu…
« Ach! Cheisβe » jeta-t-il, calmé, en baissant le canon de l’arme…
Mais brusquement, il se ressaisit aussitôt…
… où il est, le Chinois ?
… un ami, Vater… un ami… ! Laisse-le venir !
Lentement, John s’approcha, tout en prononçant une litanie – tel le psalmiste qui tente de calmer les fureurs du tireur par le lien apaisant de la voix. Il ne quittait pas la Winchester du regard. Enfin parvenu à quelques centimètres du Vater, doucement il tendit la main, en murmurant :
Grüss Gott, Vater !
Il tendit la main…
… was machst du hier ?… qu’est-ce que tu fais ici ?
Là, il désarma Gottfried…
Les Indiens n’avaient pas bougé d’un pouce. Impénétrables, aussi vieux que les clôtures en ruine, ils regardaient venir Akio, crotté de boue comme un vrai GI après une progression dans les tranchées…
… les Chinois… maintenant !
… non, Vater… Japonais !
Nul ne sut plus quoi dire, mais tous regardaient le revenant prodige qu’ils ne reconnaissaient pas…
Il faut dire qu’il avait un peu vieilli. Il avait perdu sa tignasse blonde.
Il y avait surtout ce quelque chose d’indéfinissable qui émanait de lui – ce grain d’incompréhension que ces enracinés évaluaient chez ce déraciné… il transportait avec lui des fragrances, des senteurs, des états, d’ailleurs, inconnus, indéchiffrables…
Comment renouer le fil des humeurs passées ? Le sang n’était plus suffisant. Il ne parlait plus. Pour l’instant, il se cherchait…
Ce fut Yépa qui trouva la solution en arrivant, toujours aussi menue, dans sa robe de peau, légère sur ses mocassins qu’elle-même concevait dans la tradition des Indiens Algonquins…
Un doux sourire flottait sur ses lèvres. Elle s’approcha sans un mot, ouvrit les bras et les referma sur la grande carcasse de son fils. Et ce fut un déluge de larmes, les reniflements de Gottfried, les litanies des Indiens.
À quelques pas de là, Akio observait les coutumes vernaculaires des gens de l’hacienda…
Alors, on se tourna vers lui. On l’accueillit comme un alter ego. Un Jaune pouvait très facilement trouver sa place ici, surtout s’il avait été épargné par la Winchester du Vater… et puis Akio était jaune comme les indigènes d’ici… ceux d’avant les Visages Pâles…
Gottfried partit à la recherche du sac à dos de John…
Ce fut laborieux. Le cercle d’Indiens le suivit sur le sentier qui avait vu la dernière bataille pour la liberté des peuples. Il fallut que chacun accrochât sa main au sac, qui vint ainsi, telle une dépouille, rejoindre la grande salle que vous connaissez.
Le chorus fut grandiose lorsqu’ils entrèrent, car les femmes près du feu se levèrent, même les perclus de rhumatismes… toutes glougloutaient de la voix…
Enfin, le cercle de famille était en liesse pour le retour du « petit ». Josef était caressé, chouchouté, choyé, admiré, touché, évalué – en un mot, adoré tel le Messie.
Il fallut monter ses affaires dans la chambre de Josef, qui était restée telle qu’il l’avait laissée. On la dépoussiérait seulement lors du « Osterputzen » le nettoyage au moment du grand ménage de printemps… à Pâques…
Les tantes se précipitèrent en file indienne dans les escaliers pour ouvrir les portes et installer les « petits ». Akio venait de gagner une famille… lorsqu’il reçut sa chambre.
On l’installa dans celle contiguë à celle de John. Elle avait jadis appartenu à un oncle germain. Au mur, plusieurs têtes de cerf et quelques hures de sanglier naturalisées attestaient que l’oncle avait une passion pour la chasse. On pouvait admirer quelques modèles de Winchester, des poignards, des couteaux de chasse et même des scalps, authentiques répliques de plastique, « pour faire peur », disait-il.
Les tantes s’en moquaient. On aéra les armoires vides bourrées de naphtaline. Il fallut ouvrir la fenêtre qui donnait sur le toit de la grange…
Puis, lorsque les sacs furent remisés, on redescendit dans le cœur de la tribu…
Gottfried s’était encastré dans son grand fauteuil, qu’il avait lui-même construit. Le meuble pesait trois bons quintaux, ce qui était nécessaire pour soutenir les fureurs du patriarche. Il éructait sur tant de choses. Et même pendant sa sieste après le repas, il se redressait en hurlant des litanies à l’encontre du mal et du bien… bref, contre ceux qui troublaient l’ordre… son ordre.
Gottfried dormait…
À côté, comme un elfe, la squaw Yépa, discrète, avait distribué ses consignes…
Et l’on retrouva le campement et la grande cheminée à proximité de laquelle campaient les Indiens sur des peaux de bêtes. On avait ajouté des bancs de bois avec des dossiers pour que les vieux guerriers puissent se poser en fumant le calumet… L’immense table avait été réduite à trois rallonges, mais restait, dans son style « banc de coin » traditionnel, le fameux Eckbank.
Le peuple avait perdu quelques chenus de chaque côté, mais les murs avaient gagné des tableaux, des tomawaks, des photos, des fanions, des ramures de cerf et des armes. Au-dessus de la tête de Gottfried trônait un tableau à la gloire des forêts germaines où trois biches apeurées venaient se rafraîchir à l’eau cristalline d’une source au centre d’une frondaison traversée par un rayon de soleil biblique – le tout peint par Gottfried… La réalisation de l’œuvre avait duré quatre mois. Il n’y avait que trois couleurs : les biches étaient violettes sous des végétations d’un vermillon orné de bleu azur ; l’eau de la source reflétait forcément les couleurs des frondaisons. C’était le seul tableau qu’il ait jamais peint avec des restes d’acryliques qu’il utilisait pour la rénovation des volets et des palissades.
Parce qu’il ne voulait pas que ces peintures se perdent en séchant dans les bidons, il avait décidé de peindre ce tableau qui représentait un instant de la vie des ancêtres là-bas dans les plaines de la Mitteleuropa, un ex-voto qu’il ne reverrait jamais – ou plus exactement qu’il ne verrait jamais, puisqu’il avait fait souche ici, dans le Nouveau Monde.
Puis ce fut la visite de l’hacienda…
On laissa Josef guider le petit dernier, juste au moment où Gottfried se réveillait, en disant :
… eh… vous venez d’où ?
Question qui devait faire suite à un rêve non élucidé…
… ils y vont ! répondit une tante qui couvait Josef du regard.
Et elle rajouta :
… mais que tu es beau, vé !…
Gottfried commença à énumérer ce qu’il ne fallait pas toucher, ni déplacer, ni pousser dans l’ordre qu’il avait instauré…
Les Indiens, n’ayant rien à protéger sur le campement, n’ajoutèrent rien à ce propos…
… va… mon petit ! On s’en occupe ! reprit la tante.
Et à l’adresse de Gottfried, elle cria – car il était sourd :
… il est grand ce petit… maintenant !
Gottfried eut un haussement d’épaules qui marqua sa désapprobation…
… ça dépend !
La tante le fustigea du regard.
… Oh ! Oh ! dit-elle.
Et ce fut tout… pour l’instant.
La première étape de la visite fut pour le village des tepees qui occupaient un espace à une bonne centaine de mètres de la cour principale. Un bosquet de frênes avait pris une place. Le tepee où vivaient les dindes avait disparu, les dindes aussi. Problème sans solution immédiate. John hiérarchisait ses savoirs. On revint vers l’hacienda et l’on se dirigea vers la grange…
John n’avait pas prononcé plus de vingt mots depuis son arrivée. Il descendait lentement dans le tréfonds d’un autre être – celui qui avait vécu ici. Il avançait face à un miroir étoilé par un choc qui renvoyait mille facettes inertes…
Comme l’immense portail de la grange ne laissait qu’un mètre d’espace, il fallut le pousser sur son rail pour découvrir l’intérieur…
Le grand ventail gémit sous la poussée. En grinçant sur les roulements, lentement, il offrit l’espace intérieur d’une caverne du Walhalla plein jusqu’à la gueule…
La montagne hétéroclite aurait pu entrer dans un musée d’un siècle disparu. Le volume atteignait des mètres et des mètres de hauteur. Toutes les vies de plusieurs générations y étaient rassemblées. Une archéologie, une montagne de fossiles, couverte d’une poussière grasse et jaune et de toiles d’araignées laborieuses qui tissaient le voile du temps. Les couleurs originelles ne parvenaient plus à franchir le fin masque qui s’insérait dans tous les pores des inerties. La description en était impossible, sauf qu’au centre du magma, sous un arceau échafaudé en madriers, poutres, coffrages, bardeaux, linteaux et autres solives fracassées, dans une alcôve, reposait Rosalie, recouverte d’un linceul gris de poussière… Elle trônait sur quatre blocs de béton – impossible d’atteindre le flanc, car les vestiges s’étaient accumulés tout autour…
… c’est… ! dit Akio.
… beau… ! poursuivit John ému qui exprimait son sentiment pour la première fois depuis son arrivée. Très beau !
Et les roulements grincèrent plus encore lorsqu’on poussa l’immense ventail…
… laisse un mètre d’ouverture !
Gottfried les attendait dehors. Il vérifiait qu’aucune main n’avait dérangé son œuvre…
… c’est pour le chat !
Il tenait un râteau, Akio et John regardèrent l’outil, Gottfried aurait-il, lui aussi, des rituels de pénitence ?…
Sans un mot de plus, Gottfried prit le chemin de l’hacienda, le râteau à la main… Aimantés par ce mouvement, les nouveaux venus le suivirent. Gottfried s’arrêta devant un carré d’herbe, posa son râteau, sortit une faux, cachée dans un petit épicéa, et une pierre à aiguiser, travailla longuement la lame, faucha une dizaine de mètres carrés de regain, puis remisa la faux et sortit du même épicéa un sac en chanvre dans lequel, grâce à son râteau, il engrangea le foin coupé qu’il avait ramassé. Le râteau rejoignit la faux dans son logement et, sac sur le dos, il repartit vers l’hacienda. Derrière la grange s’étendait l’enclos de la basse-cour…
Il jeta l’herbe coupée, replia le sac et, toujours indifférent à l’environnement, revint au cœur chaud de la maison…
Akio se promit de consigner ses mystères dans le manu-script
Voyez-vous, gens, c’est à ce point du récit que l’on se rend compte de la dimension sociale des hommes. Pour l’hacienda, John était resté « le petit », celui qu’ils avaient toujours connu en culottes courtes… Aucune mutation, fût-elle cataclysmique, n’eût pu modifier cet état de perception.
Il revenait… Sa chambre l’attendait… Il reprenait son lit… Eux n’avaient pas bougé – certes, quelques chenus avaient disparu… Les rhumatismes étaient plus aigus, les genoux plus cagneux, la mémoire moins vive, l’œil voyait souvent du brouillard au loin par temps clair…
Il était inutile de conter les moments enfuis pendant ces siècles passés, car tous les jours étaient identiques…
Alors, que venait faire John ici, lui qui n’avait atteint aucun âge canonique ?… Venait-il s’enterrer… disparaître… ou bien… ?
C’est ce que vous apprendrez si vous avez encore envie de le suivre dans le cheminement qui doit le conduire sur sa voie de prophète…

                                                        Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

 

 

Fin de maturation, retour aux sources… Pittsburgh…

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31… épisode où le cosmos constate la fin de la maturation de Josef… et constate  la transhumance vers Pittsburgh…   

Josef est toujours dans son temple au bout du monde, à Yokosuka. Les vents contraires se liguaient pour retarder l’éclosion. Oh ! le malin est bien malin. Akio assistait à cette lente naissance. Le manu-script rendait à merveille par le détail toutes ces phases, mais tout a une fin. Alors qu’ils venaient de rendre l’allée virginale à l’aube de ce jour et qu’ils allaient remiser leurs râteaux, on entendit crisser le gravier concassé qui hurlait de douleur sous les brodequins d’une escouade de GI… Ciel !
… prends la plume, cria Akio au scribe de service.
Le « nègre » venait juste de recevoir ses gages de fin de mois pour aller baguenauder dans des ailleurs jouissifs…
on ne dit pas nègre… rectifia le sensei mais… « prête-plume »… ah ces vents mauvais !
… soit ! il remisa ses billets verts et reprit du service.
Ce matin-là, le sensei avait pris la précaution de fermer à double tour de passe la clenche du grand torii de la porte d’entrée principale. Le command-car resta hors de l’enceinte. Seules des semelles sémillantes semèrent le trouble sur les sensibles cailloux – un mal qui rongeait l’ordre. Chaque fois deux moines ratisseurs suivaient les iconoclastes, ils rabouillaient les pierres en miettes afin de relooker le sol…
Or, sur ce sol avançaient une… deux… trois… paires de rangers…
Elles se dirigeaient vers le dojo…
Une cloche sonna sans but précis, mais signalons-le au passage des bottes.
Ils étaient martiaux, ces arrivants, bien qu’ils ne semblassent pas pratiquer cet art martial, à en juger par leurs cheveux gominés et leur tenue vestimentaire repassée, empesée et décorée aux insignes de l’US-Land…
Néanmoins, quatre moines-pantoufles se précipitèrent pour offrir les pompes ad hoc qui permettraient d’entrer dans le saint espace…
… nous resterons dehors ! Sous le sycomore !
Et tels des seigneurs, ils s’assirent sans autre cérémonie sous le chêne à palabres.
… nous voudrions voir l’impétrant Josef !
Les quatre moines-pantoufles repartirent prestement et revinrent avec des râteaux…
… il faudra attendre… nous en avons au moins pour trois bonnes heures avec l’icelui.
Les quatre moines repartirent prestement et restèrent postés non loin.
Le matin était peu pressé de se terminer, il flânait pour rejoindre les heures de midi – tout comme Josef qui n’apparaissait point…
… il est en dévotion !
… yeah !
Une cloche sonna… elle faisait écho à la première…
… sans doute la fin des dévotions… !
Fausse alerte, ce n’était que la fin des ratissages…
Les GI’s commençaient à trouver le temps incommensurablement long…
… patience, chef… le Révérend est en quelque sorte un miraculé…
… sans doute… mais faire attendre un émissaire des Bannières étoilées… c’est grave !
… le pardon n’existe-t-il donc point ?
Le sycomore masqué en chêne n’en crut pas ses oreilles d’apprendre que le pardon :
… serait une notion étasunienne… !
Soudain arrivèrent le moine et son ombre…
Le moine prit place, mais, prudente son ombre suivit lorsqu’il se fut assis.
Ce fut tout d’abord un long moment d’observation, puis :
… Josef, je t’informe que tu n’auras pas besoin de renouveler la garde-robe de ton grade…
… Pourtant, c’est nécessaire, il a maigri ! dit Akio.
… peu importe le poids… il est rayé des effectifs de l’armée !
Ce fut la « Soixantedouzemillième » illumination du tondu…
Et ce qui était écrit advient enfin !
… normal… reprit le gradé… ton contrat se termine aujourd’hui. Tu avais signé pour quelques années. Tu as rempli ta mission selon les règles du parfait matelot ! À présent, tu es libre !
Alors les trois militaires se mirent au g’ard’à’vous. Un GI qui portait un clairon entonna la : « Marche des brigades sauvages de l’Ouest »… qui précipita tous les moines armés d’un râteau dans la cour pour faire face aux agresseurs…
Josef eut un geste de la main pour leur signifier que ce rituel était normal chez les descendants de West-Point…
Ils refluèrent, inquiets, sur le qui-vive, l’arme ratisseuse à la main et tous se réfugièrent dans des guérites et casemates… ils surveillaient.
La sonnerie de clairon cessa… elle fut suivit d’un son de la cloche… la troisième celle des tocsins qui ouvrait l’œil du torii.
… nous ne pouvons rester plus longtemps… déclara l’émissaire qui devait, selon les normes de son galon, oraliser une prose choisie, car le devoir nous appelle… Cependant, afin d’entériner cette fin du contrat, il serait utile, nécessaire et obligatoire que le GI Josef vînt au quartier pour la traditionnelle visite médicale, la signature des palimpsestes et le pot Cocahola d’adieu qui aura lieu demain en fin de journée !
Josef méditait…
Il en avait l’habitude à présent. Il cherchait à comprendre le sens caché de sa dernière illumination, mais il ne trouvait pas.
… tout a une fin ! dit le clairon.
… voilà le sens que je cherchais…
Le musicien venait de donner la clé illuminatoire de la partition, cette marche à trois dièses qu’il venait de jouer haut et fort.
… comment vais-je m’y rendre ?
… nous viendrons vous chercher, si Votre Sainteté le veut bien…
… pas d’emphase rectifia l’envoyé en chef des forces universelles étasuniennes en voyant les deux troufions déjà en train de canoniser le Josef et de lui faire de l’ombre avec ce nouveau titre…
… bien, à quelle heure ?
… disons le matin… après le casse-croûte, les ablutions, les dévotions et le ratissage…
Akio intervint :
… un impétrant Prophète ne peut se passer de ratisser…
On consulta le sensei qui ne l’entendait pas de cette oreille, mais de l’autre
… un moine se doit d’accomplir sa voie de pénitence… pour une dérogation, il proposa que les bidasses ici présents prennent un râteau avant de partir pour revirginiser le lieu que leurs piétinements avaient ulcéré…
… je serai libre à 9 heures… !
Tous se levèrent ; une armée de moines-râteau vint apporter un outil à chaque GI.
Il fallut expliquer brièvement comment bien le maîtriser – ce qui rendit les cantonniers… moins niais…
Quelques minutes plus tard, en ordre, les représentants de la garde universelle de l’US-Land franchissaient le seuil du torii, le menton fier, la colonne droite, heureux d’avoir commis le geste de virginiser les sols conquis.
Mais…
car il ne faut pas l’oublier…
Josef, assis sous le sycomore redevenu chêne, était sous le coup de sa soixante et onzième illumination – cette phase où l’insecte, sous la puissance des forces de la génétique de sa condition, brise le cocon de sa chrysalide…
Akio, tel l’entomologiste, suivait en live cette métamorphose que les textes avaient annoncée, mais qui se dérobait toujours à l’œil de l’homme.
… je vais devoir quitter ça ! dit Josef.
… tu n’es pas encore sevré ! dit Akio.
… c’est vrai ! J’ai encore des restes du clairon dans mes synapses, ils naissent d’une conscience non encore pacifiée. Tu as bien fait de m’en révéler l’existence. Je vais m’efforcer d’éradiquer ce reliquat de fossilisation ancienne qui encombre encore mes plis.
Alors, il se leva il prit un râteau – symbole de la pénitence – et seul, au milieu des touristes, visiteurs, péquins et autres étrangers, il déambula derrière chaque passant pour effacer les traces de ces envahisseurs. Le sensei fut alerté par quelques pèlerins venus se recueillir, ils se trouvèrent soudain suivis par ce moine-râteau allogène qui voulait effacer chaque pas laissé dans le gravier. Mais Josef ne se contentait pas d’effacer : il maugréait des remarques sur l’art de poser les pieds sur le sol afin de ne pas le traumatiser, ce qui faisait fuir les touristes en mal d’illumination.
Le sensei devait trouver une solution pour ne pas compromettre les finances du temple, c’est-à-dire la recette du jour versée par les visiteurs.
Il vint rejoindre le matelot qui cabotait ou plutôt qui cabotinait au milieu du peuple…
Doucement. (Il ne faut pas brusquer un futur prophète, car souvent la remarque provoque des végétations qui nuisent à la parole… si, si !)
Il trottina un instant à côté de lui…
… c’est bien, mon brave ! lui dit-il.
… j’en suis heureux chef… répondit Josef.
… qu’accomplissez-vous par ce geste ?
… je purifie !
… à quel niveau hiérarchique placez-vous la purification ?
… je n’avais pas envisagé cette problématique… mais puisque la question est posée : au sommet !
… certes…
… c’est vous qui le dites, ô sensei
… vous avez beaucoup donné… ici. Il serait temps que vous alliez donner… ailleurs !
… oh, sensei, vous savez ?
… je sais…
… que disent les oracles ?
le sensei semblait perturbé.
Josef cessa de ratisser, puis le regarda…
… que se passe-t-il ?… Vous savez ?
… des messages dans mes méditations m’assaillent… ils venaient de votre terre où vous vîtes le jour…
… des voix ?…
… il y en a…
… les Tortues blondes, n’est-ce pas… (ceci fut dit à voix très basse NDLR)
… elles vous réclament !
… oui, mais… clama Josef en regardant le sol à virginiser et le ciel qui l’attendait…
… je vous fais grâce de cette queue de pénitence… vade in pace
gratias tibi tam sensei
Alors Josef rendit son râteau au sensei qui ratisse encore…
Ce fut la libération du jour…
Il fallut faire les malles du mâle, il s’y plia sans mal.
Le carré qui avait abrité Akio et Josef devint sacré.
Depuis, cet espace est devenu un musée. Une plaque commémorative en lettres de feux a été apposée sur le mur de ce lieu nu, peint à la chaux vive, là vécut le Révérend et son aide-de-camp…
Le nouveau sensei y trouva son compte, car le chiffre d’affaires du temple tripla. Souvent même, le temple était déserté au profit de cette modeste chambre. Là, tout visiteur pouvait acheter un râteau – symbole de l’illumination.
On trouvait des râteaux porte-clés ou brodés sur des fanions des maillots des couvre-chefs, des pin’s-badges que l’on pouvait épingler au revers d’un veston et même un râteau aux griffes de bambou étoilé emmanché d’un long cou de noisetier du Japon. Puis lorsqu’on n’eut plus de noisetier ni de bambou, le style plastique made in China devint un grand succès.
Et l’on était ému de voir le peuple béat repartir avec son outil de virginisation extrême…
Car enfin, cette cellule n’offrait aucun conforts qu’on trouve outre-Atlantique : ici, quatre murs, deux canisses sur une planche, deux malles, deux lumignons produisant quelques lumens… c’est tout…
Voilà justement ce qu’expliquait le guide à un groupe de milliardaires de la côte ouest des US qui venaient de faire escale après être descendus d’un jet privé de six cents places. Ce cadre dépouillé fut le « must déclencheur » qui déclencha le troisième œil de la conscience de ces heureux anachorètes voyageurs…
« Observez le blanc des murs… Ici, le clou du spectacle, qui fut utilisé par l’ermite pour suspendre ses reliques… »
Et tous se précipitèrent sur la photo, qui, souvenez-vous, était l’image en quadrichromie défraichie qui immortalisait l’écorce de l’arbre – le fameux pruche sur lequel l’égérie Franziska s’était adossée – une sorte d’ex-voto d’à peine quelques yens.
Une construction annexe avait été dressée à quelques mètres pour recueillir les oboles, après les paraboles, en échange de souvenirs dans un grand bol. Ici vivaient donc les « marchands du temple » que les touristes connaissent bien. Ils trouvaient les mêmes à chaque escale, avec leur sabir universel étasunien.
« Vous pouvez aussi suivre ce sentier… il conduit au temple… ! »
Le peuple avait vu l’essentiel : l’ermitage de l’idole. Songez donc, un GI matelot des cadets de West-Point qui s’était retiré du monde et de ses œuvres pendant des jours, des nuits, matin et soir, dans un dénuement total…
« Pour ratisser ! » soupira un touriste ébloui…
Ce soupir en disait long…
Et tous de se creuser la tête devant cette énigme. Alors qu’il était le number one des polyglottes, voilà qu’il venait se perdre ici sans un sou, en bouffant des légumes…
… un marxiste ! souffla un autre.
ça bouffe des légumes les marxistes ?
… la Russie… c’est loin… comment qu’ils faisaient pour livrer…
Et comme ils ne pouvaient répondre, ils remontèrent dans le bus transcontinental air conditionné à sièges basculant pour la sieste, car le guide avait l’œil sur le chronographe suisse. On venait de dépasser de quatre minutes le temps imparti : soit soixante-sept minutes au total entre l’hôtel, la visite, les achats et le départ…
« Le lendemain… » dit le manu-script.
Mais là, il faut se rendre à l’évidence, un paperolle manquait à l’appel. Akio ajouta bien plus tard un document apocryphe qui tentait de décrire les tourments de la nuit… les humeurs du matin… le départ… ce que d’ailleurs… plus tard… bien plus tard certains exégètes découvrirent…
« En réalité, Josef était bouleversé par des ennuis aux gros et petit côlons…
“Nous caracolions de guingois, ben, mon colon !” jurai-je…
Alors je souffris par compassion pour le souffrant… »
Voilà pourquoi : soit par décence, soit par absence, soit par aisance, le paperolle manquait.
Et puis, avouons-le franchement, doit-on emmargailler[1] le lecteur avec les intestins d’un prophète ? Ça n’a aucun intérêt…
Alors vint l’heure dite… le moment où concomitèrent plusieurs signes. Les moines ratisseurs venaient de terminer leur pénitence, ils posaient l’outil illuminatoire. La cloche numéro 29 sonna, le torii s’ouvrit, le command-car s’arrêta, le GI vira la clé de contact et Josef sortit aisément pour la huitième fois des lieux…
Alors…

Les moines agitèrent des petits drapeaux…
Alignés sur le pas-de-porte du dojo, avec la perspective de l’allée en face d’eux, ils assistèrent au départ. Devant eux s’illustrait la fuite du temps.
Le sensei avait conservé son râteau – qui est le pouvoir symbolique de l’éveil de la pensée cosmique… d’un chef.
La transhumance commença au moment où le moine et son acolyte foulèrent les graviers qui crissaient d’émotion…
Selon l’habitude, ils ne se retournèrent pas pendant les huit cents mètres que comptait la perspective…
Ils franchirent le torii
Et ce fut tout…
Les matelots de l’US-Land ouvrirent les portes du command-car et offrirent les sièges arrière pour qu’ils puissent poser leur séants.
Le véhicule quitta l’espace dans un grand froissement de pneus qui laissèrent de nombreux stigmates sur le sol. Ils restèrent longtemps pour marquer le passage du sage, car les moines-râteaux n’avaient pas accès à l’extérieur.
Le retour fut empreint d’une grande émotion, il fut interrompu quatre fois, qui permirent à Josef d’éliminer encore quelques scories de son passage dans le temple – quatre escales qui pourraient devenir un nouveau chemin de pèlerinage si l’office du tourisme l’entendait ainsi…
C’est ainsi que l’on devient prophète : un long cheminement, un processus complexe, parfois troublé par des embarras gastriques…
« C’est dur de devenir prophète ? » demanda le chauffeur.
Mais son voisin lui ordonna le silence que requérait la situation.
Enfin, après avoir traversé les espaces conquis vassalisés, le véhicule se présenta devant le porche universel que barrait le long sésame d’un madrier de métal…
Devait-on négocier ?
Un émissaire vint s’enquérir du pourquoi, du comment, de qui venait ainsi troubler la quiétude du lieu…
Une fois renseigné, le factotum, tout penaud, jura mais un peu tard que l’on ne l’y reprendrait plus.
Et le portail s’ouvrit…
Le véhicule impérial décrivit une longue ellipse qui se referma sur elle-même en forme de cercle, ce qui permit aux occupants d’admirer sur toutes ses facettes le mât érigé en haut duquel flottait le célèbre Stars and Strippes qui remuait les tripes du moindre quidam US. À preuve, Josef était soudain remué par son côlon – ce qui est tout à fait logique dans une enceinte militaire.
Le véhicule stoppa devant la cantine qu’ici on nomme cafétéria. Comme une flèche, Josef sauta d’un seul élan la volée d’escaliers et franchit les portes avec aisance pour atteindre le ravissement aux W.-C.
Les cuisiniers se précipitèrent sur les congélateurs. On sortit les célèbres Frankfurter Wurst et les bouteilles de curry-ketchup qui attendaient le retour du matelot.
Mais voilà, le GI était passé par la case des ermites, son alimentation devait en être chamboulée…
Sauf que pour l’heure ce n’était pas le sujet…
Enfin libéré, après tant d’heures assis à être cahoté sur les routes des sentiers vassalisés, Josef sentit sa tripe libre parce que libérée.
Il reprit le chemin du command-car qui l’attendait portes ouvertes…
Enfin, ils parvinrent devant le bunker…
La porte… mais avant, on put se rendre compte que le toit s’était hérissé d’antennes de boîtes à malice et de paraboles moins prophétiques que métalliques…
Les grandes oreilles croissaient en verrues exponentielles. Le bunker ressemblait à présent à un gros porc-épic assoupi hérissé de terminaisons…
La porte… mais après, on entra dans un espace vide de factotum…
L’ermite et son aide de camp furent accueillis par un sbire clinquant qui leur intima l’ordre de le suivre…
Et on revint dans la salle des pleurs, des douleurs et des lamentations…
Pourquoi ?
L’huis s’ouvrit lorsque l’huissier inséra son badge. Tant de modifications intriguaient les observateurs.
Mais, à l’intérieur, toujours la même table, derrière laquelle une douzaine de treize costumes parfaitement amidonnés attendaient.
Une voix suggéra :
« Entrez et posez vos fesses sur ces sièges ! »
Ce qu’ils firent…
Il n’y avait que deux tabourets sans dossier, afin de forcer l’assis à rester vigilant sur sa position…
« On ne pose pas les coudes sur la table !
– Seulement les mains ! »
Devant eux donc… les douze… divisés en deux par un treizième… au centre…
Et derrière eux, la porte se referma…
Devant eux donc…
Derrière eux, la porte se rouvrit…
Devant eux alors, les douze se détendirent, car un petit chariot, dont une roulette gémissait à chaque tour de roue, apportait à chacun un plateau odorant, avec le McDo, le gobelet, la fiole universelle contenant l’élixir de vie cocalien et le carré d’étoffe de synthèse utile pour essuyer les scories qui surgiraient des dégâts collatéraux…
Les deux ermites ne reçurent qu’un gobelet chacun et une bouteille d’eau pour deux… soit les douze étaient radins… soit il vénéraient ces ascètes…
Le chariot repartit… en roulette mezzo vibration…
Et derrière eux, la porte se referma…
La cène était intéressante… Les douze qui en fait, vous l’aviez compris étaient treize rompirent le silence…
Le pain aussi…
Plus tard…
Derrière eux, la porte se rouvrit…
Ils rompirent donc le mutisme par une mastication différenciée, car tous redoutaient les bougnettes[2].
C’est donc cela ! pensa Josef.
Mais il ne dit mot, se contentant de siroter son gobelet en plastique. Akio, lui… vida l’eau d’un trait… de plume.
« Je vous ai réunis, dit le grand prêchant, car l’heure est grave.
En ce moment… Casque d’or règne ! »
Grands mouvements chez les douze-treize sans un son…
« Il règne… Mais curieusement, il arrive au moment où vous quittez votre bunker… Ce fut notre grande interrogation…
« Comment est-ce possible ?
« Depuis… nous constatons entre autre que les forces russes ne sont pas loin, avant, pendant et après cette élection. N’est-ce point étrange que les forces russes se fussent autant intéressées à Casque d’or… Pourquoi ? »
Le débat… l’âge du… capitaine… la pointure des pompes…
« Ne détournez pas le propos ! »
Ils n’avaient encore rien dit…
Et derrière eux, la porte s’ouvrit…
Un second chariot dont les deux roulettes avant couinaient à chaque tour de roue vint se porter à la hauteur du censeur déversa sur son côté gauche une pile de documents, puis se retira. Alors, on put remarquer que les roulettes ne gringraillaient[3] plus – sans doute, le poids de l’accusation était-il trop important pour ces modestes axes…
La porte derrière eux se cadenassa alors.
« Je lis vos états de service, Josef Schmitt, de Pittsburgh…
Comment se fait-il que, fils d’un Germain et d’une Indienne Algonquin, vous vous passionnâtes pour la langue qui n’utilise que l’alphabet cyrillique ? Langue que vous parlâtes dès votre entrée à l’école de Hissa Luna…
Elle nous a tout raconté… la traitresse…
« Hissa Luna ? interrogea Akio.
« Eh oui… rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, selon le dit d’un sage californien…
« Cette citation est d’un chimiste François ! précisa Akio qui intervint pour la seconde fois.
«  Po ! po ! po ! po ! onomatopa un participant qui voulait placer son mot.
« Question : comment devîntes-vous expert en langue moscovite… si vite ? N’y avait-il point derrière cette dévorante passion une non moins dévorante volonté d’introduire le loup dans la bergerie ?
Je vous le demande ?
« Il le demande… ! glissa Akio à Josef qui restait mutiquement muet.
« Nous pensons que depuis plus de trente ans, se prépare ce complot. Casque d’or n’a été élu que parce qu’un vaste réseau a pu se construire pour qu’éclose son apparition…
Ah, vous vous taisez !
« Qui ne dit mot…
« Mais que dire de cette Franziska ? Cette espionne que nous espionnons depuis son arrivée sur les territoires de la Bannière universelle et pour laquelle vous livrâtes des textes, des discours, des thèses, des libelles et des prédications qui allaient dans le sens du pourrissement. Pourquoi cette soudaine recrudescence des ours dans les Rocheuses si l’invasion n’avait pas été programmée de longue date ? Ils gangrènent notre civilisation. Et même les Indiens qui furent la semence de votre sang ne boivent plus de bourbon pour se gaver de vodka.
Elle nous a tout raconté. Nous savons vos liens avec elle, des liens avec les décideurs de là-bas qui ourdirent la chute de notre égérie-candidate, dont la pureté n’a d’égal que la lessive double action. Nous avons tous vos textes…
Vous fûtes un Mitfresser[4], qui se cacha en son sein…
Pendant des années, nous crûmes en votre honnêteté, votre attachement à la Bannière, à votre conversion au grand concept qu’érigea cette nation, le Mc-Co-muf, derrière laquelle vous vous cachâtes.
Mais le pire, ce fut votre comportement… »
Les treize à la douzaine serraient les rangs et les fesses, car le dénouement était proche.
« Vous fûtes d’une perversité odieuse avec notre frère d’armes en vous transformant en agneau à peine sachant bêler, lui qui vous fit suivre toutes les étapes de l’intronisation afin de vous placer à la tête du plus grand service d’espionnage du monde…
Or, vous étiez un agent double…
On le sait à présent !
Que répondez-vous ?… »
Josef se taisait… toujours…
« Messieurs… nobles gentilés… intervint Akio… permettez-moi de prendre la parole en son nom. Cet homme n’a plus toute sa tête à lui. Vous le voyez muet, car sa position ne lui permet pas d’être ouvert au monde. Tous ses sphincters sont clos…
« Qu’est-ce à dire ?… formula doctement le grand prêtre.
« Mon côlon… gémit Josef.
« Je suis général, oh Josef Schmitt… vous déraillez…
« Oui, mais il a besoin de votre autorisation pour clarifier son encéphale…
« Je la lui accorde… »
Et le grand sanhédrin annonça cérémonieusement :
« Pause pipi pour tous… »
Ce fut un grand soulagement… au propre et au figuré…
Josef redevint combatif…
La porte se referma derrière eux…
Mais il manquait quelques experts…
La porte s’ouvrit alors à nouveau derrière eux.
« Qu’avez-vous à dire, matelot ?
« Ben, ça va mieux…
« Curieuse réponse…
« Nous allons vous soumettre à la question. Notre témoin digne de confiance apportera à ma question une réponse qui permettra de révéler si vous êtes de bonne foi ou si votre foie est encore défaillant…
Des voix auraient souligné qu’elles vous auraient vu dans les faubourgs des steppes où vivait cet homme… ici devant vous… le général Barnaby Parker.
« Votre Honneur… je n’ai pas présent à l’esprit ce fait… bien que je fusse – et cela est vrai – étudiant dans l’une de nos universités de Pennsylvanie…
« Barnaby Parker poursuit… plus tard, l’avez-vous conseillé dans la voie universelle des Bannières étoilées afin que son origine immigrée mutât vers les concepts Mc-Co-muf ?…
« Votre Seigneurie… j’ai conseillé comme mon ordre me le commandait, mais à des dizaines de milliers de parents qui voulaient conduire leurs enfants vers la lumière de la Bannière étoilée. Mais des langues bifides semblent vouloir oublier… peut-être jouent-elles un double jeu…
Barnaby Parker, ici, dans cette île pacifiée par nos soins, perdue au milieu du Pacifique, avez-vous, en votre âme et conscience, eu le sentiment que cet homme aurait pu construire à votre insu un réseau qui aurait permis cette évolution… une invasion russe dans nos contrées ?…
« Votre Sainteté… j’ai tenté d’y voir clair… Votre Grandeur, observez comment je fus fracassé, hospitalisé, brisé par cette recherche. Peut-on m’accabler pour cette quête ? Alors, moi, dans ma grande compassion, je ne veux pas charger cet homme qui pourrait se repentir… s’il le voulait… et faire amende honorable…
« En clair, vous connaissez à peine cet homme…
« C’est c’la, à peine ! »
Les treize à la douzaine retenaient leurs sanglots longs des violons de l’automne…

Au loin, on entendit un coq cocoriquer… une fois…
« Qu’avez-vous à répondre, Josef Schmitt ?
« Mais, dit Akio qui avait de la suite dans les idées, le GI a terminé son contrat…
« Et alors ?…
« Alors il n’est plus soumis à l’obligation militaire…
« Et alors ?…
« Et alors il n’est soumis qu’aux affres de son côlon…

Au loin, on entendit le même coq cocoriquer… une seconde fois…
« Ce qui est pire !
« Que faire ?

Au loin, on entendit le coq cocoriquer… derechef, une troisième fois…
« Faire ce qui est prévu au contrat : il rend son paquetage et passe sa visite médicale.
Barnaby lui a même donné sa bénédiction en toute ignorance, mais, messieurs, il reste maintenant la vôtre. Car n’oubliez point : cet homme est prophète. Ne l’avez-vous point baptisé « Révérend » ? Est-ce que la Bannière va donc se déjuger sur ce point ? Voyons, des cadets de West-Point commettraient-ils cette hérésie ?
L’Histoire avec un grand H, messieurs, vous jugera…
Je vous rappelle que cet homme fut autorisé par vous-mêmes ici présents à suivre sa voie dans un ermitage, un temple, une retraite, après avoir eu la révélation par les Tortues blondes de l’avènement de Casque d’or.  Depuis un an, il vit retiré du monde. Comment aurait-il pu fomenter un complot ?
D’ailleurs, si Barnaby ne peut rien prouver, c’est que les preuves n’existent pas ! »
Certes, certes, car tous craignaient l’Histoire… cette prosopopée !
Après une longue délibération, on constata que les charges laissaient les plateaux du trébuchet parfaitement horizontaux – c’est donc qu’il n’y avait aucun poids…
Derrière eux, la porte s’ouvrit aussitôt.
Le groupe d’experts quitta la salle des pleurs et des gémissements sans un mot ni un regard pour les deux civils… Le divorce par consentement unilatéral était consommé.
Les douze-treize ne connurent ni ne reconnurent plus jamais les deux quidams… Certes, ils s’étaient côtoyés mais chacun dans son camp. Nul n’avait fricoté, louvoyé, comploté…
Alors la complicité… ah ! ah !… ça me fait rire…
… tu vois Akio, comment Barnaby a obtenu son étoile… en me livrant au sanhédrin pour quelques thalers…
… quand l’histoire se répète, ça devient une farce… a dit le Kerl… résuma Akio.
Sauf que Josef ne voulait pas que sa bibliothèque restât dans le bunker.
Alors que nos deux anachorètes étaient attablés à la cafétéria devant un bol de chocolat chaud et que Josef était redevenu civil, après avoir revêtu son vieux jean denim, sa petite laine en coton et ses pompes de circonstance, une estafette lui apporta un message écrit sur lequel était dit :
« Ordre de la Bannière : mettre sous scellés le carré, y compris les tintinnabules. Motif : espionnage ! »
C’est donc avec son sac à dos qui ne contenait que quelques anodines bricoles, dont son manu-script, que Josef Schmitt quitta l’enceinte, le cœur léger.
Les cuisiniers pleuraient à chaudes larmes devant les curry-wurst restés intacts offerts sur un plateau. Cette rupture marquait une césure dans l’art de vivre de Josef…
Du curry-wurst, plus jamais !
Akio ouvrait la route.
Ils prirent un taxi qui les amena au célèbre restaurant que le lecteur va identifier immédiatement, car c’est ici que l’éveillé apostropha les occupants d’une table où était assise une femme qui avait perdu ses bijoux.
Elle les cherchait encore… peut-être…
Là, un léger mâchon les attendait…
Puis ils prirent la direction de l’hôtel aux lanternes mouchées qui accueillaient toutes les passions… on a dit : toutes…
« Il faut le soigner… » s’inquiéta Akio en s’adressant à la tenancière.
Elle le regarda, pensive…
« Il ne maîtrise plus son côlon. Vous comprenez, ce n’est pas très confortable suivant la position que l’on adopte… »
Elle ouvrit un vieux tabernacle et en sortit une fiole…
« Tu lui donneras trois gouttes de báijiŭ[5]… type 白酒.
Et tu verras… »
Il vit la vigueur érectile. Celle-ci était si vigoureuse qu’il fallut cacher cette situation : le gland avait retrouvé la liberté d’action, il venait de transformer le pauvre Révérend en triomphant Priape – car vous savez, gentilés, que le priapisme consiste à bander indépendamment de toute libido. On les exila dans une aile de la cambuse…
Enfin, Josef se détendit, sauf son… gland.
Akio sortit son manu-script… et Josef expliqua…
« Tu as vu, Akio, comme ces gens sont veules et lâches. Par trois fois, Barnaby a nié. Mais nous avons également appris que Hissa Luna était aussi complice. Souviens-toi comme Barnaby la pelotait lors de mon anniversaire. Enfin, Franziska double jeu. Tu parles… j’en sais long sur son manège avec Barnaby. Je vais te conter cela !
Mais avant, je vais te faire voir quelque chose…
Il sortit le bout de papier que les treize à la douzaine lui avaient adressé :
« Ordre de la Bannière : mettre sous scellés le carré, y compris les tintinnabules de Josef. Motif : espionnage !”
« Les pauvres pommes !
Regarde !
Et le métamorphosé sortit de son sac à dos soixante-treize disques durs en électrons libres de stockage de données qu’il étala sur le lit…
« Ils ont gardé ma bibliothèque, mais moi, j’ai la mémoire de l’US-Land depuis l’assassinat d’Abraham. Tu ne sais pas et Barnaby non plus, mais tu vas savoir, je sais tout. J’ai scanné tous les textes depuis l’aube… autant que ceux de Saint Cyrille… je les confronterai ces affreux…
« Il y en a combien ?
« Des millions…
« Ah !
« Le dernier, il s’appelle Donald… il copulait avec Franziska… je sais tout… elle voulait me corrompre… pour que je me taise…
Un long silence suivit cette sortie…
« Akio, nous rentrons…
« Mais…
« Tu rentres aussi… tu vas vivre en « live » mon projet lorsque je serai à Pittsburgh.
« Mais…
« Avec moi… tu viens !
« Mais…
« Je sais, mais un aide-de-camp suit le boss qui déménage de camp, sinon à quoi servirait-il ?
« C’est juste, mais je n’ai pas les moyens de faire cette transhumance, et je dois résilier mon contrat de location…
« Laisse tes filets et suis-moi…
On ne résiste pas à un prophète !

« Mais, dit soudain l’inspiré, il me faudrait résoudre cette… tension… cette crampe… au…
« Il suffit de la tirer…
« Tirer une crampe… bonne idée !
Et le très grand claqua des mains. Le contenu de la fiole ajouté au báijiŭ avait opéré sur son corps un charme nouveau…
Deux sublimes donzelles vinrent dans un grand nuage de brillantine parfumée…
« Enfin, nous allons voir vos chastes visages…
« Tu te souviens, Akio, à quel point nous fûmes des goujats de n’avoir eu aucun souvenir de vos expressifs minois ?…
« Ce n’étaient point nous, grand seigneur…
« Si ce n’est toi, c’est donc ta sœur…
« Qu’avaient-elles offert ?…
« Ben… la même chose que toi…
« C’est beaucoup dire… mais encore ?…
Elles tendirent le menu…
« Ah, c’est vrai ! dis-je. Voyons… Moi, je prendrais bien…
« Moi… je prends toute la carte…
« Toute la carte, seigneur ! dit la première courtisane.
« Quel homme ! dit la seconde.
« C’est un prophète ! révéla Akio
« Un honneur que d’être honorées par la chair d’un GSPR : (grand sage prophète révérend NDLR)… Nous n’en pouvons plus de jouissance…
C’est ce qu’ils firent !
Laissons là ces ébats bien utiles pour ces jeunes pousses et reprenons le cours de notre récit que le scribe de service harassé s’efforce de conduire à son terme.
Jusque-là, nous venons de vivre un beau récit, mais il n’est point achevé. Pendant que ces messieurs calment leurs impatiences, voyons la suite.
Après avoir tiré leur crampe, ils préparèrent leur départ vers l’aéroport. Là, ils prirent un aéronef qui faisait la liaison de cette province Japanese en cours de pacification sur l’espace Pacifique : direction espace Étasunien… centre du pouvoir universel. Il suffisait seulement de franchir l’étendue liquide déjà colonisée où voguaient des bateaux, des porte-avions, des porte-canons et des porte-matelots – une flottille étasunienne que l’on pouvait voir très facilement des hublots…
Pendant le voyage, Josef acheva sa mutation. Il livra au seul Akio les derniers soupirs métamorphiques de l’insecte naissant avant de prendre son vol…
Eh ben !… si tant vous sied d’en savoir un peu plus… lisez donc la suite !

                                                     Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

[1]Emmargailler : antique expression antédiluvienne intraduisible qui se traduit d’elle-même…
[2]Bougnettes : la traduction se déduit d’elle-même. Faire des bougnettes sur son beau costume n’est pas conseillé lors d’un débat sur la réalité cosmique des révélations émises par les Tortues Blondes… ça fait tache…
[3]. Traduction inutile, il suffit d’en déduire l’onomatopée.
[4]. De mit : « avec » et Fresser, qui vient de fressen, « bouffer » en germain. Littéralement : « parasite »…
[5]. Alcool blanc… made in China.

… éveil de la chair avant sanctification…

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30… éveil de la chair… mais Barnaby rode…   

 Où il s’avère que les renseignements du cavalier monté sur l’appaloosa sont justes et pertinents… Les mises en garde se vérifient dans la chair même de Josef. Que dit Akio le fidèle aide-de-camp qui assiste à l’éclosion antéro-postérieure du sage Jérémie ?
… je sais, Josef, c’est dur, mais c’est la voie ! Tu te repentiras plus tard pour tes péchés. Accouche donc !
L’injonction était de nature ésotérique autant qu’érotérique…
… c’est pas au dico…
… je pensais à marotique…
… ça rime ?
… c’est ça ! de marotte…
Alors un narrateur reprit du service. Il poursuivit la rédaction du palimpseste… Akio était en congé…
Saluons, ici, l’abnégation des scribes sans nom qui prirent la relève. Jérémie avait connu, lui aussi nombre de quidams qui œuvrèrent pour son livre aux oracles rassemblés.
Ces anonymes reposent quelque part dans les mausolées de l’histoire de la littérature comme tant d’autres nègres inconnus…
… on ne dit plus nègres, on dit « sous-traitant » ou bien « prête-plume » Oracle de HYWH !…
Josef jeûnait, se mortifiait, s’imposait des contraintes de tous ordres, physique, chimique, biblique. Bref, il tentait de muter, sauf que la chair refusait parfois les ordonnances.
Il eut fallu une bonne b…
… où tu veux, j’irai… baiser !
… ben…
… tu voulais biaiser… ou bais…
… j’endurerai toutes les souffrances…
Et un soir, à l’heure où les coqs se couchent, libérant les chiens qui gardent pendant que les sangliers maraudent, deux ombres sautèrent dans un taxi. La nuit nous empêche de distinguer ces « Hombres »
Où allaient-ils ?
Biaiser, que diable !… une fois n’est pas coutume.
A-t-on ici un élément dans les livres qui puisse laisser à penser que les prophètes ne furent pas tentés par la chair ?
Je vous le demande… ma Chère !
Allons, soyez magnanimes et honnêtes avec vous-mêmes. Que celui qui n’a pas péché jette la première pierre…
… dans un taxi, c’est difficile il n’y a pas de cailloux… avoua celui qui accompagnait l’autre en regardant la moquette à la recherche du rocher sacrificiel…
La course révélait une certaine pulsion de la part des occupants, ils avaient revêtu leurs masques les plus neutres afin de franchir les dédales des chausse-trappes qui jalonnaient le parcours…
Tous feux éteints, le véhicule fit halte devant une enseigne sans lumière. Les apparences du réel toquèrent à la porte qui s’ouvrit à hauteur des yeux une sorte de judas grillagé qui encadrait un regard masqué…
Le spectre en attente sur le seuil délivra un mot de passe, le lumignon de l’alcôve s’éteignit. L’huis s’entrouvrit sur une noire béance, les deux ombres glissèrent sans bruit dans la chaude matrice.
Des fragrances assaillirent les deux « hombres »…
On se souvenait d’eux !
Ah ! Ah !
Le décorum ouaté était à la hauteur du besoin de leur future mutation. Ils suivirent le guide vers un espace où bruissaient des tintements, des froissements d’ailes, des frous-frous d’étoffes suaves. Des mains libérèrent chaque arrivant de ses défroques profanes pour le nimber d’un linge souple et vierge. Puis elles les dirigèrent vers une étuve où montait une vapeur dilatatoire…
Le voile tomba. Le corps dénudé fut immergé dans une chaude empreinte en water-amniotique. Alors les chairs s’apaisèrent temporairement dans le flux aromatisé.
Les deux corps clapotaient dans le bain chaud…
Ils n’étaient point seuls…
Autour d’eux, on papotait, assis sur le bord du bassin ou perdu dans un rêve adultérin peuplé en queue et tête !
Le barbotage n’était que prolégomènes naturels vers l’étape suivante. Ils furent invités à se placer entre des mains agiles, qui à grande eau bouillante inondèrent des tables sur lesquelles, nus et crus, ils s’allongèrent sur le dos, tous grelots offerts à la sagacité technique des malaxeurs de chair.
L’athlète nippon avait ceint ses hanches d’une braille qui ne masquait que ses pendentifs, torse et jambes nus, il entreprit de récurer le corps du gisant, telles les deux faces d’une crêpe, selon une progression académique, de bas en haut – « étriller » – serait plus juste. Chaque angle, chaque pli, chaque jointure, chaque pliure, chaque muscle, chaque anfractuosité, chaque concavité fut passée en revue. L’athlète écarta les deux segments que d’aucuns nomment jambes qui libérèrent les bijoux de famille. Le trinôme fut délicatement soulevée afin d’en analyser ses dessous. Puis lorsque l’exploration fut terminée, le délicat préparateur physique reposa sur son aire, la triade dûment étrillée et apte à se trémousser ailleurs selon son humeur.
Pour finir, il jeta un grand seau d’eau plus que chaud pour libérer l’être redevenu.
Les ombres fumantes pouvaient alors se jeter sous une fontaine d’eau glacée… entrer dans une pièce aux pierres brûlantes pour éliminer quelques toxines… et rejoindre un guichet qui offrait une serviette-éponge ajoutée d’un kimono présentés dans une enveloppe transparente cachetée, totalement stérile…
On franchit un espace entre étuve et séductions. Là, ils se vêtirent et, plus blancs que la virginité vierge, ils pénétrèrent dans un grand salon où s’alignaient une trentaine de couches. Certaines étaient déjà occupées…
Ce fut l’étape d’un autre massage… après l’eau, direction les onguents…
Ils consultèrent le menu, qui proposait des massages des pieds, du dos, de face, de profil – bref, toutes les surfaces du corps étaient tarifées…
Ils optèrent pour la séance des pieds, qui dura quasiment une heure…
L’office était assuré par des donzelles en tenue vaporeuses
On fut hors-sol…

Ils planèrent… le temps d’une plombe.
La nuit était largement avancée. On franchit l’heure du rat allègrement pour entrer dans l’heure du bœuf – ce qui réveilla le taureau en rut qui était en eux.
Ils attendaient l’apothéose avec impatience, car ils n’en pouvaient plus, les pauvres, de se faire triturer, titiller, tâter, mater, masser, bouléguer. Le vit en alerte était désormais d’attaque turgescente…
Et le divin vint…
Juchés sur des semelles de vent après tant de frotti-frotti, ils quittèrent le dortoir qui s’était plongé dans un sommeil collectif pour rejoindre l’alcôve qui leur avait été attribuée…
Là attendait le miel de l’ultime épreuve celle de la « jouissance sans entraves »… lu dans un French canard made in France…
La maquerelle de l’établissement avait procédé au choix des chairs pour leur ravissement…
Ils avançaient dans un nuage d’ivresse qui émoustillait les neurones. Les ondes sonores musicales d’instruments électroniques s’ajoutaient à ce spleen. Un seul membre de leur corps était encore conscient. Ils n’étaient plus qu’un nœud qui cherchait la matrice…
Les corps s’unirent dans une extase quasi biblique – comme dans le premier livre, celui de la Genèse, avant que le Tout-Haut annonce la chute et la honte…
… ça t’ennuie…
… quoi ?
… la honte !
… je te dirai ça plus tard… il faut savoir avant de dire…
… c’est prophétique…
… à chacun son Job…
Laissons ces sybarites zélés à leurs ébats. Songeons que ces pauvres êtres furent privés des délices de la chair durant leurs macérations dans le temple. À présent, ils mettaient les bouchées doubles… hé bé !
Le manu-script d’Akio développe d’ailleurs une pensée fort judicieuse à ce sujet – nommée étape « post-éjaculatoire » une forme de révélation…
« Car, que tu sois moine, dévot, ascète, ermite, chaste ou religieux, comment peuvent-ils comprendre le renoncement des dilatations de la chair s’ils n’en connaissent point les ivresses, hein ? Certes, il n’est pas nécessaire de se rouler dans le fangouïas, selon l’archaïsme des poètes méridionaux qui en connaissent un rayon au sujet de l’ivresse de l’homme. Mais après un bon bain, un étrillage du corps, un massage des terminaisons nerveuses, il est judicieux de faire suivre ces prémices par un massage du gland dûment reluisant, propre et sain…
Sain, il faut souligner ce concept. Ne baiser que dans un environnement sain. Voilà le secret de l’illumination du saint. Il ne faut pas s’en priver, même si certains textes de scrogneugneux vous agitent du contraire. Baisez à couilles rabattues, car c’est la meilleure façon de comprendre le renoncement trimestriel qui suit…
C’est ainsi que le saint ne peut parler que du tempo sain qu’il connaît. Le prophète, bien que sain lui-même, n’est pas encore saint. Il prophétise, tous les méandres malsains de la pensée humaine ne doivent avoir aucun secret pour lui… pour parvenir à la saine pensée…
Au fond conclut Akio : Dans ce dessin, baisser saint dans un physique sain vont insainble… »
Les deux cénobites, les bien nommés, ne connurent qu’un élan, certes, répétitif, mais un élan bien rut qui les conduisit jusqu’à l’heure du lièvre, vers les 6 heures du mat. Après avoir exprimé plusieurs fois généreusement les arpèges de leurs gammes, ils quittèrent ce local que beaucoup pudiquement nomment : « bordel ».
C’était un peu iconoclaste un brin canaille après tant d’illuminations…
C’est en anachorètes devenus, après avoir revêtu leur costume séculier, que les deux ombres reprirent le taxi, dans lequel elles s’effondrèrent en béatitudes…
Une pensée traversa le physique… non l’esprit des voyageurs. Ni l’un ni l’autre ne se souvenaient ni du corps, ni du visage, ni du galbe, ni des cheveux, ni des fragrances de peau, ni même du nom – si elles en avaient un – de la chair d’une nuit. Seule vibrait encore la pensée du membre au souvenir de la chaude matrice…
… la prochaine fois ! proposa l’un…
… parfaire la connaissance ! dit l’autre…
Pour l’instant, l’extase… les inondait…

Josef allait quitter le Japon… il était salué…

Après cette nuit torride, le taxi les déposa devant le torii dont le grand portail était clos.
Ils pénétrèrent dans le lieu saint par la porte de service…
Promptement, mais sûrement, ils troquèrent leur tunique pour le vêtement monastique des travailleurs du matin et arrivèrent au moment même où se rassemblait le collège des moines cantonniers qui allait ratisser l’allée du temple. Chacun empoigna son outil.
Pendant deux heures… soutenus par deux lignes de moines ratisseurs, plongés dans un profond sommeil, selon une réflexe pavlovien… ils avancèrent en ligne pour virginiser l’allée de gravier concassé et accomplir la pénitence du matin…
Le recueillement était total…
Arrivés au bout des huit cents mètres, après récupération, ils s’éveillèrent.
Nuls n’avaient vu Josef, il était resté dans les starting-block de la ligne de départ. Il méditait… deux heures dura cette introspection sur la jouissance qui irradiait toujours le pensant…
Le sensei salua cette illumination qui forçait l’admiration vers l’accomplissement de la dévotion méditative intérieure de moine…
C’est ainsi que la discipline se révèle chaque jour méthodique et identique : la pénitence permet à la lumière de jaillir au centre de l’être… surtout si on l’attend deux heures de rang…
La journée fut vécue comme un grand moment de recueillement… après tant de purification des chairs…
Akio était debout, tel un androïde qui ne pensait qu’à l’heure du chien pour se mettre au lit ; Josef cheminait accroché à son ombre. Lors des psalmodies en position du Lotus, il s’endormit dans le dojo – ce que le sensei salua comme la quintessence du savoir méditatif, tant le visage, aux yeux clos, illuminé de béatitude forçait l’admiration…
Josef ne revivait pas sa nuit… il dormait… simplement… prophétiquement s’entend.
Si l’art de la concentration se confondait avec le sommeil profond et si le sensei l’assurait, alors toutes les hypothèses étaient possibles…
Et Josef les envisagea.
Dans un élan pavlovien, il repartit voguer dans ses années archéologiques à l’université – celles de son éveil.
Là-bas, il avait découvert le karma sous draps
Ce qui permit de rajouter une paperolle au manu-script
« Nous sommes revenus dans notre carré après le frugal repas du soir, révélait le : manu-script d’Akio. Jugez plutôt : un bol de soupe de légumes sans légumes, puis un bol d’indices de légumes bouillis, enfin pour terminer un légume épicé sans légume. Non, pas de boisson, car la soupe remplit déjà cet office. Un claquement d’un long bois de sycomore sur un autre, tel un clap cinématographique, et nous fûmes restaurés…
Avec ce régime, Josef avait perdu tous les kilos qu’il avait stockés au cours de ses stations précédentes dans les cafeterias Mc-truck visitées autour de la planète, il avait troqué une nouvelle taille de kimono…
Il faut le dire : jadis, inconscient, il entrait chaque fois dans le saint cadre étasunien qui ennoblit le vrai boy franchissant la guérite d’enceinte. Il pénétrait dans un vaste espace au centre duquel flottait une bannière. Bien exposé, se situait le centre de restauration qui offrait ses richesses, au monde ébloui qu’envient toutes les nations de la planète – que l’on nomme l’universalité universelle vers quoi tend l’univers : le Mc-Cola-ketchup-muf en prime… (Précisons que la syllabe “muf” dans ce néologisme n’est pas la lettre grecque “μι” évadée d’une formule mathématique. Que nenni ! la racine « Muf » désigne le muffin, qui rassasie le GI au dessert…)
Mais avant de faire ce périple transplanétaire, Josef, vous vous en souvenez, fut un étudiant consciencieux… »
Il n’était pas encore rassasié de savoir…
Il voulait tout connaître, bien que déjà très avancé dans sa dizaine d’années  – car au moment où il franchit les portes de l’université, il jactait déjà par le menu dix-huit langues totalement fluently et une bonne douzaine d’autres très moyennement qu’il se proposait d’améliorer…
Il fut repéré par des admiratrices qui succombèrent au charme de ce garçon d’une rare beauté, né du croisement d’un Germain et d’une Indienne Algonquin…
Vrai… c’était pas banal !
Bien que l’amphi fût peuplé de gentilés de tous les pays, la couleur blanche dominait – la couleur de peau, dois-je souligner, car pour les cheveux, les vêtements, les pompes et autres attributs divers, c’était un kaléidoscope de nuances dignes d’un rayon de Wal-Mart…
Josef fut donc câliné par une folle troupe de groupies autant pour sa belle tignasse indienne blonde de germain que pour son joli derme de Peau-rouge…
Mais si la plupart des adoratrices quémandaient son attention, c’était surtout pour qu’il se penche sur leurs travaux. Sachez que d’affreux professeurs imposaient des dissertations aussi sottes que grenues…
Alors Josef se penchait sur les donzelles qui donnaient à voir d’autres devoirs bien jubilatoires.
C’est ainsi que Josef pondait spontanément, en l’espace d’une petite heure, une douzaine de papiers sur des sujets les plus divers que ces demoiselles lui demandaient de traduire en langue souhaitée parmi les divers idiomes colonisés de cette même Mitteleuropa, qui était le berceau des gènes de notre héros.
Par ce biais, il put approfondir ses connaissances en matière linguistique, car la progression des notes de ces étudiantes le renseignait sur sa propre évolution (il passa ainsi avec succès une dizaine de diplômes de fin d’année) ainsi que dans une autre matière plus… plutôt moins diplômante… où en travaux pratiques charnels, il était excellent… car les donzelles offraient des remerciement jouissifs.
Notre homme découvrit éros avec héroïsme – une sorte de monnaie d’échange, dans le style :
« Je te baille une copie en échange d’un coït »
Il découvrit que la connaissance des langues pouvait lui donner accès à la connaissance des corps, des cul-tures, des chairs, des postures, des techniques, dans toute leur diversité… kama et sous draps… compris…
Mais puiser dans ces ébats peut épuiser le quidam…
Un matin, il se retrouva seul sur son siège alors que chaque aube le voyait entouré de nouvelles créatures…
« Non, cette fois-ci, ç’en est trop… Tu ne pourras pas continuer à ce rythme… j’y mets le holà !
… qui es-tu ?
… ne me reconnais-tu donc point ?
… je travaille beaucoup… tu sais…
… Franziska ! Enfin…
Là, le scribe ne sut jamais s’il fallait ponctuer avec un point d’exclamation ou d’interrogation. Il opta donc pour les points de suspension, qui sont la marque de l’hésitation dubitative…
Là, Josef eut la révélation du fameux « double bind » d’un certain Bateson que l’on peut traduire par « double contrainte ». Le concept était célèbre.
Disséquons-le néanmoins dans notre menu…
Josef se trouvait face à une nana qui prétendait être Franziska (premier bind), mais qu’il ne reconnaissait pas (toujours le même bind) elle était bien carrossée (on est encore dans le bind initial)
Or, en toile de fond, une injonction de Barnaby le taraudait, tel un tintinnabule à clochettes :
« Take care, Josef, tu es au centre d’un complot… « Père, prends garde à droite ; père, prends garde à gauche » gare à la multiplication des pains… et des succubes ! »
( ça … c’était le second bind.)
Double contrainte… grand écart… que faire au milieu ?
Tâter : avaient conclu les dindes…
Là… à la cafétaria… ben… c’est… pas con-fortable…
L’objet de son interrogation était plus qu’agréable à regarder. Mais doit-on se fier à cette impression-là ?
… quel est l’énoncé de ton devoir ? proposa-t-il.
… je n’ai aucun devoir imposé par ces mandarins, seulement celui que je m’impose à moi-même pour te protéger contre toi-même !
Gottfried lui avait appris alors qu’il était encore nouveau-né que toute relation était toujours tarifée, même et surtout les impositions du fisc, selon un leitmotiv devenu rituel :
Wieviel ? combien ?
Et quelqu’un qui vient te dire qu’il te protège gratuitement, c’est suspect !
… mais l’Ancien Testament ?
propaganda, ajoutait-il… il y a un vice kolossaaaaaaaal… Tu dois prendre tes distances avec ces écrits. Verstanden?… il voulait dire : tu as compris… en un seul mot ! Ah, ils sont forts ces germains…
Elle avait de beaux yeux, des lèvres pulpeuses. La concupiscence jouait un grand rôle dans les relations humaines… dit-on.
« Les lèvres du premier étage sont la clé de celles offertes au rez-de-chaussée ! » prophétisait Gottfried et Josef redécouvrait la poésie pratique de son père, que certains nomment « practicum poeticum ».
Ou quelque chose d’approchant…
Franziska, elle aussi, s’approchait.
Josef eut une idée…
Il s’adressa à ses pulpeuses lèvres en russe – ce qui ne désarçonna en rien la demoiselle, qui répondit dans son jargon cyrillien… c’était un bon indice.
Alors suivit un dialogue que nous tenons à restituer en intégralité :
… comment savoir si tu es vraiment celle qui fut la lumière de mes yeux…  il y a tant d’années ?…
Elle : eh bien, vérifie ! en multi-langue… si tu veux!
Lui : c’était dans une cour !
Sie : c’est ça, un espace…
Er : je te vis en face de moi…
 : vis-à-vis…
他: tu étais adossé à l’ombre
Elle suite : sans soleil…
Lui luit : la taulière africaine t’avait pris par la main…
… elle était noire…
… c’était un matin…
… avant midi…
… il y avait un peuple…
… des gens…
… je te vis, plus tard tu quittas ce lieu…
… pour aller ailleurs…
… je te perdis…
… moi aussi…
… mais alors tu sais tout ce que nous avons vécu…
… forcément puisque c’est moi…
… ah, Franziska… je te retrouve enfin !
Ce fut la soixante-septième révélation bis que Josef obtint ce jour-là. Il en oublia Barnaby et ses avertissements oiseux.
Hélas ! car l’icelle n’était pas Franziska mais sa doublure une succube russe qui espionnait sans vergogne… vous vous en doutiez perspicace lecteur…
Le texte authentique révélait une quantité de paperolles enflammées retraçant ce moment…
Dès lors, Josef ne pondit plus d’in-folio pour les donzelles qui se lamentaient en recevant leurs productions caviardées de red pencil sévère – vengeance du correcteur qui se gaussait de tant de nullités.
Sa protectrice veillait à repousser les assauts des séductions ; elle enflammait les foules, car elle prophétisait l’égal, le juste, le partage, voire la spoliation pour ceux qui bavaient des ronds de chapeau et étaient pressés de jouir…
La foule écoutait l’égérie – enfin un commencement de foule. Josef fut le premier témoin du discours de la zélote russe…
Un après-midi, à la fin d’un cours dans un amphi peuplé de quidams, la voilà qui interpelle le mandarin de service dans une envolée lyrique. Elle avait distribué des tracts ronéotypés qu’elle fabriquait dans une cave. Elle s’était inspirée d’un écrivain français qui avait intitulé l’un de ses romans Les Faux-Monnayeurs dans les caves du Vatican ou quelque chose de très proche. Elle tenait son journal de bord comme le célèbre scribe, qui avait noté dans le sien :
« Le mauvais romancier construit ses personnages ; il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir ; il les entend parler dès avant que de les connaître, et c’est d’après ce qu’il leur entend dire qu’il comprend peu à peu qui ils sont. »
… voilà, dit-elle à l’adresse du mandarin qui n’en demandait pas tant, votre diktat nous impose de devenir des clones… de penser selon vos codes… mais sans vos moyens ni vos comptes en banque, ni vos passe-droits, ni votre berline sport ! Or, nous voulons être et être entendus !
Le mandarin était rompu à ces épisodes. Il posa ses lunettes et ses pieds sur le bureau, puis attendit que la donzelle eût terminé sa causerie – ce qu’elle n’était pas prête à faire…
Quelques bolcheviques l’approuvèrent en applaudissant. Soudain, une banderole fut déployée pour revendiquer le droit au droit du droit à l’endroit des droits de toutes sortes que le quidam doit exiger à son endroit afin d’être l’égal en droit et en moyens : c’était adroit… le tout en cancel-culture…
Ce fut un beau ramdam pour valoriser le discours réclamant le droit selon l’antithèse de la droite, c’est-à-dire la gauche à la sauce US, s’entend…
Mais on vit – ou plutôt on entendit – les accents révolutionnaires des jacteurs qui souffraient de faiblesses linguistiques. Car, dans leurs émois, la phonétique révélait des peuples au passé proche de la vastitude russe d’origine sibérienne, ukrainienne, ouzbek, iakoute, bélarusse ou moscovite. Les Géorgiens de Tbilissi mêlèrent leurs voix aux Géorgiens d’Atlanta. Ils n’étaient point cousins, mais, dans cet œcuménisme de revendications, ils pourraient, peut-être gagner quelques dollars…
« Le vrai… l’enseignement vrai… doit non pas cloner… mais laisser la parole aux acteurs, les écouter, les regarder agir. Votre enseignement bourgeois est tout le contraire. À l’extrême limite, vous ne servez à rien… car le vrai est en face de vous… l’authentiquement vrai. Nous ne sommes pas que des numéros. Vous passez à côté de l’insondable… le sublime… le peuple… tous ces êtres qui ont une vie profonde incommensurable… telle celle de cet homme… Oui, je vous le dis, cet homme est l’égal de mille fois votre misérable nature… Lui, c’est un prophète… Josef… lève-toi et marche… parle au monde… »
Un grand hourra accueillit ce sermon…
Et Josef ne jugea pas nécessaire de se lever… il voulait voir avant tout…
L’oratrice poursuivit son oracle en forme de panégyrique :
… il parle dix-huit langues sans avoir suivi les cours d’oncques émérites. Dans ses gènes coule le sang de l’histoire. Il n’a besoin d’aucun certificat pour être, car il est. Nous non plus, nous n’avons besoin d’aucun papier, parce que nous sommes. Il n’y a qu’à investir les start-up par notre seule présence pour que la croissance bondisse…
Parle, Josef…
Josef alors se souvint des célèbres BD comics qu’il lisait jadis… celle de Hagar Dunor le célèbre Roi Viking qui répondit :
«  Oui, mais pour dire quoi ? »
Josef n’était qu’un Béotien, un néophyte des amphis urbains, un cul-terreux du nord de Pittsburgh, un pauvre philistin n’ayant encore jamais pratiqué l’art revendicatif en public.
Certes, la postulation à la fonction de prophète ne comble pas l’abîme entre le vouloir et le pouvoir !…
Alors Josef s’y abîma en racontant sa révolte selon une métaphore devenue célèbre :
« Sacrifier mes dindes… jamais ! »
On applaudit et le peuple devint fervent, car enfin occire une dinde, n’était-ce point un acte barbare où l’horreur se mêlait au racisme pur et dur envers la gent à plumes ?
Alors Josef conta :
« Il était une fois une hacienda modeste de quarante hectares sur laquelle un peuple de migrants se fixa voilà des lustres. Ils venaient de la Mitteleuropa et étaient démunis, pauvres, mais unis. Comme vous tous, ils voulaient s’intégrer. Ils défrichèrent le sol, coupèrent les arbres et repoussèrent les assauts des gens d’en face qui tentaient de les chasser. Ces Pèlerins venaient évangéliser les tribus qui vivaient sur ces arpents. Oh ! Dieux ! Odieux ! Ce furent de sanglants combats, certains d’entre nous périrent… »
Il eut fallu choisir un sacrifice symbolique : occire la dinde un 4 juillet pour réaliser la renaissance intégrale dans la Bannière étoilée. Mais mon cœur ne le put…
… Un jour… c’était un matin…
Et Josef s’arrêta pour jouir de l’effet oratoire, l’amphi était en extase, il poursuivit :
« La dinde avait pondu huit œufs… Je les subtilisai contre le diktat du Vater, qui jura qu’on ne l’y reprendrait plus à nourrir des dindes qui ne pondaient plus d’œufs. Je m’installai dans un tepee et couvai les huit œufs »
Le peuple émit un grand « Wouahhhhh ! ». polyphonique.
Franziska « Approuvouahhh » elle aussi de sa vouah !
… c’est vrai, j’ai vu et j’ai cru ! affirma-t-elle.
… depuis, à l’hacienda, mes huit dindes vivent en paix et l’on ne sacrifie plus cet être sur l’autel de la consommation selon les rites barbares du symbolisme étoilé…
Et pendant que je couvais, j’eus la révélation, que moi aussi, j’étais devenu un barbare… comme tous ceux descendus du Mayflower, je vous le dis mes sœurs et frères, qui assassinèrent ce peuple Indien qui occupait ces lieux depuis vingt mille ans… alors que nous étions venus pour les évangéliser.…
Depuis, je me promis de rectifier cette situation et de rendre à ce peuple les terres et doits qu’ils lui reviennent… depuis je me morfonds je me fustige je me frappe… je me maudis…
… j’ose dire avec fierté qu’en couvant je me confesse de tout ce mal…
Un tonnerre d’applaudissements et de contre-applaudissements salua cette conclusion, qui marqua la fin de la représentation et du cours de cet après-midi-là, car une partie était pour, l’autre contre…
… mais que suis-je ?… ajouta Josef après que le vacarme se fut calmé par la voix autoritaire de la modératrice…
Alors des vagues contradictoires se formèrent dans le peuple amphibien…
Josef vécut son premier sermon d’apprenti prophète…
« Tu n’en resteras pas là ! » conclut Franziska.
Elle avait gagné le premier round. Les adhésions au Mouvement pour la Libération des dindes, dindons et coyotes : la Mouli augmentèrent de jour en jour…
En réalité, souligna le scribe-narrateur, la fille gangrenait le campus… en discours déconstructeur…
Un jour, c’était juste avant midi, la fièvre du vendredi matin allait emporter celle du samedi soir… un anachronisme caché bouleversa les foules…
La fille haranguait le peuple estudiantin avec une fougue qui en amusait certains et en traumatisait d’autres, car enfin qui viendrait emplir les caves et les caisses enregistreuses des salles enfumées pour la sacro-sainte messe du soir, de la nuit et du petit matin ?…
Cette déstabilisation ponctuelle pouvait dégénérer en graves désordres qu’un célèbre transfuge polonais avait décrit sous la théorie dite de « l’effet dominos » qu’il ne faut pas confondre avec « l’effet Dominus » de nos lointains ancêtres – cette théorie veut que, dans certains cas, le premier pion qui tombe entraîne les suivants dans sa chute. L’université de Pittsburgh était célèbre à cause de son melting-pot. Allait-elle gangrener selon la théorie le reste des cinq mille autres campus ?
La donzelle russe le savait et voulait en profiter. Elle étendit son management subversif.
Elle harcelait Josef de courtes injonctions qui le dopaient afin qu’il ponde des oraisons, sermons et prédicats de tous ordres pour qu’ensuite la fille, juchée sur un tonneau renversé, métamorphosée en philosophe existentiel, les lise urbi et orbi à la terre entière… au milieu du campus.
Le mouvement faisait tache d’huile – une réaction qui est également citée pour illustrer l’effet dominos…
Elle devint célèbre… Josef, dans son ombre, produisait autant de textes qu’à l’époque où il soutenait les étudiantes, sauf que l’échange n’était plus aussi fructifieux, fructifiant, fructificatoire…
« Tu baiseras plus tard ! Il faut que les révolutions se passent… »
Un matin… c’était à l’aube…
Josef dormait benoîtement dans son tepee au milieu de ses dindes. Voilà la donzelle qui rapplique.
Les dindes sortirent en furie et se jetèrent sur l’arrivante qui n’était pas seule, car une foule de témoins venait témoigner de visu
« Voilà, mes amis… le sort… l’enfance… la genèse d’un prophète… Voyez comme il conduit sa vie… ! »
Et les flashs de flasher, les caméras de camérer, les téléphones de dreliner car en ce temps-là, ils n’avaient qu’une fonction : le transport de la parole par électron maîtrisé… téléphonie en somme. Ce ne fut que plus tard que la mutation transforma l’instrument en preneur de photos, reléguant le transport son au second plan…
Mais n’allons pas trop vite dans l’enfance d’un prédicateur ni dans la révolution des bécanes électroniques…
« C’est ici que cet homme pond… »
Le peuple ébloui cherchait l’œuf…
« … ses textes… »
Et elle exhibait des liasses de feuillets noirs de calligraphie en ronde à la plume sergent-major…
« Ils vont devenir le sel du peuple… le sang des martyrs… le pain des pauvres… ! »
C’est à ce moment-là qu’arriva Gottfried…
Oh, il n’était pas seul…
Une troupe sur le sentier de la guerre chargeait. Une troupe armée pour de vrai…
De loin, on entendit un certain brouhaha. De près, ce fut un cri de ralliement que Gottfried poussait à chaque dizaine de mètres en se rapprochant. Donc sur cent mètres, il hurla quasi dix fois. Au début, la donzelle, les reporters, les témoins, les groupies, les lobbyistes, les badauds, les pique-assiettes ne comprenaient rien au message et tous croyaient que cette troupe allait se mélanger à leur caravane.
Ce ne fut qu’au septième cri poussé par Gottfried qu’ils comprirent ou plus exactement entendirent sans comprendre, car le Vater jactait en Germain. Il s’époumonait dans un slogan combatif :
« Die Russen kommen! »
… Mais on n’est pas russes ! s’étonna un authentique quidam lorsque éclata le premier coup de feu…
Il restait trente mètres donc trois cris de guerre. Le son s’amplifiait, car Gottfried s’était placé dans le sens du vent qui s’était allègrement allié aux Germains et aux Indiens. Il venait à pas de loup…
… c’est pas juste ! sur les terres des bannières ! dit un témoin qui y perdit son chapeau, car les preneurs de son, d’images et d’intimité refluaient vers l’arrière.
C’est à ce moment que l’on put évaluer la quantité des prosélytes. À l’aller, la donzelle s’était désolée de ne compter qu’un petit groupe, mais lorsque vous les recevez tous sur le paletot, vous mesurez le poids de cette vague…
« Die Russen kommen! »
Gottfried, la pétoire Winchester à la main, le sombrero sur le crâne, tel Custer à la bataille de Greasy Grass, dévalait ses champs, les Indiens à sa suite…
Une douzaine d’Algonquins, de Sioux, d’Apaches, peut-être même quelques Comanches, parents, proches, amis de Yépa, mère de Josef, formaient l’arrière-garde du patriarche germain…
C’était sérieux…
Ils étaient armés de couteaux, d’arcs et de flèches et ils jactaient en langue indienne que nul ne put comprendre, à part les derniers autochtones en liberté qui refusaient de rester derrière une vitre dans un musée.
Ils arrivèrent vers le tepee de Josef, alors, on fut certain que l’hostilité était proche, car tous arboraient des peintures de guerre sur leurs visages… sauf le Vater qui venait de prendre sa douche.
La troupe emmenée par la donzelle russe se délita, se débanda, se replia, hélas, en désordre, dans une fuite éperdue synonyme de bataille perdue. Pourtant, une petite partie qui avait l’esprit vif se tourna vers l’escadron menaçant. Les caméras panotaient… Gottfried hurlait…
Les Indiens posaient pour le journal du soir – on ne passe pas à côté d’un tel moment de gloire : c’était le dernier et ils le savaient.
Devant le tepee donc, l’escadron retrouva quelques monceaux composés de paletots, de casquettes, d’appareils photo, de bouteilles, de chaussures, de lunettes dernier cri, d’un sac à dos plein de paires de chaussures de ballerines, d’un jeu de Monopoly et même de trois jeans qui furent brandis comme de sublimes trophées à l’instar de l’ancien scalp…
Alors les Indiens, sous les ordres de Gottfried, ramassèrent le tout, car la propreté du Germain est proverbiale. Une fois qu’ils eurent recueilli l’ensemble, ils se proposèrent de le revendre au marché du lendemain matin sur une place de Pittsburgh réservée aux minorités qui troquent de pauvres choses contre quelques billets verts…
Ils faisaient les comptes devant le tepee…
La ravageuse… la conductrice… l’oratrice… avait toujours son micro à la main, son amplificateur en sautoir privé de batteries… un petit groupe s’était réfugié dans son dos qu’elle avait large…
Allait-on assister au pire ?
Elle aussi éructait dans son sabir. Elle interpellait les dindes qui montaient la garde devant l’entrée du tepee…
Les Indiens n’en croyaient pas leurs yeux ni leurs oreilles, car les dindes parlaient russe…
« Ça, c’est fort ! dit un éclaireur Sioux.
… mais comment est-ce possible ? s’étonna un Algonquin de passage qui allait faire ses courses au supermarché en construction…
… Josef !

Alors Gottfried leur rappela les capacités du Petit. C’est Josef qui avait instruit ces dames à plumes et elles tenaient tête, ces braves filles, physiquement, car, nul ne comprenait le contenu des échanges…
On se résolut donc à attendre la fin des débats. Gottfried eut le temps de tirer sur un vol de palombes qui eurent la mauvaise idée de passer par là…
« On aura du pigeon aux lentilles demain ! »
Les Indiens détestaient le pigeon. Et pour cause : depuis plus de trois cents ans, c’étaient eux que l’on canardait en les prenant pour ces volatiles. Ils s’assirent donc tranquillement selon la mode indienne et fumèrent la clope du vainqueur…
La donzelle jactait toujours…
Les dindes caquetaient tout autant…
Josef restait absent…
Alors, au loin, on vit venir un appaloosa qui hennit en idiome universel – ce qui pouvait passer pour un prolégomènes pacificateur…
Là, les Indiens jetèrent leur mégot en ricanant…
Les dindes gloussèrent, car elles allaient pouvoir se payer encore une tranche de caquètements en dindo-langage connu d’elles seules… hormis Josef… of course.
La donzelle cria, désespérée :
« Encore lui ?… mais comment fait-il pour savoir ? »
Mais comment cette pauvre fille pouvait-elle ignorer qu’un officier des renseignements US sait tout ?
« Non ! Je ne savais pas ! » confessa-t-elle.
Tout simplement parce que tout ce qui est russe est suspect. C’est le principe même du fondement de la légitimité du parc agressif, défensif, subversif, dissuasif, offensif et même impératif autant que vomitif de l’US-Land – enfin, cette Bannière donnait du travail à son peuple. N’était-ce point, le seul argument ? Construire des canons ou des McDo, peu importait : l’essentiel, c’était le job… contre le Russe.
Eh bien, ce n’était pas le seul. À preuve, Gottfried lui-même n’avait-il pas pris les armes au seul cri de « Die Russen kommen! » ?
Gottfried n’était natif  US que depuis plusieurs générations. Il venait de la Mitteleuropa qui avait vu l’Ours russe…
Cet épouvantail lointain était suffisant pour provoquer l’effroi, le froid, ma fois… parce qu’il était russe et lointain… na !
L’appaloosa vint…
Les dindes se dandinèrent…
Le militaire sauta sur le sol…
… je viens faire la paix… selon les principes étasuniens…
… c’est fait ! dit un vieux Comanche.
… oui, mais je viens signer… cette paix !
Tel César, il se dirigea vers le tepee, ouvrit la peau de bison qui en marquait le seuil, porta son clairon à la bouche et sonna le « Réveille-toi, soldat »
Une fois… deux fois… trois fois… le tepee ne bougeait pas…
Alors… seules… les dindes pénétrèrent dans l’espace réservé aux hôtes qui généralement habitaient ce lieu… le clairon se tut…
Quelques minutes plus tard, Josef sortait sur le seuil…
Il dit :
« I have a dream! »
La fille poussa aussitôt le volume de son ampli portable qui portait haut sa voix après avoir acheté des batteries au comptoir Indien…
« Pour l’emploi, la liberté, l’expression, le partage des riches… »
… arrête de blasphémer ! ordonna le militaire.
Il claqua des doigts… Alors arriva une escouade de GI qui saisit la donzelle par les sentiments. Les caméras s’étaient débandées, les photos épuisées. Nul ne put déchiffrer ce moment puisque aucune image ne parvint à la postérité…
Ce fut donc un non-événement : pas de journalistes, pas de caméras, donc réalité inexistante. On causa, bien sûr… mais sans preuves TV… état rédhibitoire.
Il ne resta devant le tepee que Josef, ses dindes, le militaire, l’appaloosa, les Indiens et Gottfried…
Nul ne sut quel rêve avait remué Josef…
Sauf que Barnaby s’approcha de Gottfried. En privé, il lui souffla très bas, afin qu’aucun
Indien ne puisse l’entendre :
« Cette fille qui poursuit votre fils est un danger pour les étoiles. Elle est l’avant-poste russe qui veut conquérir les territoires en bandes serrées… une espionne qui travaille dans l’ombre… »
… une cinquième colonne !
… ah, vous savez… rassurez-vous, nous la surveillons…
… c’est la fameuse Fran…
… chut ! ne prononcez pas son nom !
… pourquoi ?
… c’est une transfuge… !
… un succube !
… ah, vous savez !
… Josef est-il en danger ?
… lui… non… mais ma carrière… oui !
… que faire ?
… vous savez que je suis à ses côtés ! Je veille !
… bon… j’y vais !
… nous aussi… on va au marché », confirmèrent les Indiens.
C’est ainsi que chacun retourna à ses occupations… et Josef à son rêve…
Heureusement, les dindes veillaient.
Mais nul ne savait ce qui se mijotait dans le crâne de Josef, sauf ceux qui découvriront plus tard ce palimpseste en élaboration. Mais disons-le tout net, Josef, vous l’avez bien compris, se construisait comme tout un chacun. Il allait devenir prophète et ça ne naît pas par enchantement, ce type de bonhomme. Il faut un bon nombre de paperolles, mues et mutations métamorphiques, doutes et redoutes, sans doute…

Laissons ce verbiage et poursuivons… si vous le voulez bien !

                                                Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu