… Josef’s destiny : banker or soldier ?

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27… destin de Josef…

Banker or soldier?

… Jérémie !… ô Jérémie !

Josef se redressa sur la claie de roseaux couverte d’une fine toile de coton d’une épaisseur calibrée de deux dixièmes de centimètre. Ces deux strates étaient posées sur une planche d’un résineux local fort de vingt-deux millimètres. Cet ensemble constituait le plan de repos pour la nuit… qui était courte.
L’injonction ne se répéta point.
À l’autre angle du dortoir…
Un autre plan sur lequel Akio écrasait les pauvres roseaux de toute sa masse qui pesait à peine un demi-quintal. Il dormait ou bien il faisait semblant. Était-ce lui qui soufflait son nom ?
Il était 3 heures… Tel le coucou d’une horloge suisse, il sauta de son étagère, se plaça au pied de la couche de Josef et porta le clairon à sa bouche pour jeter aux quatre coins cardinaux la note du réveille-matin…
Après ça, il battit des mains, car le gisant gisait encore…
… Attends, mon coco !
Mais il fut bientôt sur pied… Alors ils chaussèrent des mules… et à la queue leu leu, tels les muletiers du clair de lune… en colonne… le buste droit… le pas glissant… la tête courbée… la jambe hésitante… ils parcoururent les couloirs lisses et ombragés du matin levant.
Parvenus à la salle d’eau, ils laissèrent leurs mules pour qu’elles croquent leur picotin d’avoine qui attendait dans un sac de chanvre tressé et ils pénétrèrent dans le lieu avec aisance.
Là, Josef avait mission de quitter sa chrysalide de nuit pour entrer dans une enveloppe de bain. Quant à Akio, il avait la charge de porter des seaux d’eau qu’il jetait sur la tête du postulant à l’éveil.
Cet effort générait une élévation pour le jeteur d’eau… dans un but illuminatoire, s’entend.
Le seau rempli, il montait six niveaux d’une échelle en bois de rose, qui en comptait sept… Une fois le sommet presque atteint, il versait la somme du contenant et redescendait pour répéter huit fois cette libation du matin – ce qui avait le même effet que le coucou Suisse, sauf qu’il fallait un aide-de-camp, une échelle en bois de rose, un seau, de l’eau et une serviette-éponge.
Après ce rituel, le novice avait le devoir de se sécher pendant que l’aide-de-camp passait sous la douche. Le rituel n’admettait aucun centimètre carré de peau mouillée, même humide. Il fallait que tout soit sec afin que les illuminations soient plus fortes…
« C’est ainsi ! » dit Akio.
Alors, il ouvrait une armoire et passait sa vêture du jour – celle qu’il avait déposée hier soir nuitamment – repliait selon le rituel, la chrysalide de nuit, puis il fermait la porte du casier en bois de pin sylvestre aux nœuds ruisselants de résine…
C’était le début de l’éveil pour celui qui disait que le bois même coupé produisait encore une vivante énergie – autrement dit, une métaphore antique sur la vie et la mort des bois, des hêtres… et des êtres…
C’était aussi bouleversant que collant, mais ils passaient outre ce collatéral détail… L’illumination restait un certain temps avec la résine sur les doigts.
Le parcours illuminatoire se poursuivait par un grand tour du hondo, un circuit qui faisait une boucle, donc une forme géométrique plus ou moins sphérique, telle l’horloge suisse parfaitement ronde…
Oui, mais dans quel sens circumdéambuler ?
Tel fut le dilemme, la première fois lorsqu’il fallut tourner… Devait-on tourner selon les Suisses ou dans le sens contraire ?
« Je ne connais point ce secret ! » souffla Akio, contrit d’une profonde contrition…
Josef dut alors lui expliquer la technique de l’horloge suisse, car Akio n’avait aucune idée de ce qu’était une horloge et encore moins ce territoire… il savait seulement que le monument devait toujours se situer à main droite…
« Eh bien, comme les aiguilles d’une montre suisse… ! »
Depuis, Akio admirait les aiguilles des montres suisses qui avaient la sagesse de tourner dans le même sens que la dévotion du temple.
Le chemin, le sentier, la voie devait se réaliser quelles que soient les sautes d’humeur de la nature… Après la douche suivait parfois une seconde douche, de grêle, de neige, de bourrasques… Les savates chaussant les pieds nus souffraient… les pieds aussi… mais ils progressaient ainsi tous les matins vers l’illumination du soleil levant qui, au fil des saisons, parfois luisait dans leur dos rond…
C’est ainsi qu’ils éprouvèrent les caprices de l’astre…
Ils n’en eurent cure…
Ils accomplissaient, tous les matins, le grand tour…
Puis ils arrivaient devant la porte sacrée du dojo, se déchaussaient pour chausser de nouvelles mules qui leur permettaient de parcourir le couloir conduisant au sein du saint des saints sains, ils quittaient le couloir autant que les mules pour pénétrer dans le lieu de prière, après avoir effectué une inclinaison de la tête en forme de dévotion, et s’asseoir en position du lotus sur la surface nue.
Nous vécûmes lors de la lecture du chapitre précédent comment fut escagassé celui qui n’était point éveillé à cette liturgie : le pauvre Barnaby, les genoux noués d’être resté dans cette extase durant un gros quart d’heure de montre US…
Les moines, parmi lesquels se fondit Josef, pouvaient stationner là jusqu’au rata de midi qui survenait à 13 heures… Cependant, il arrivait que l’un d’entre eux quitte le sol, non pas pour léviter mais pour aller pisser… Il revenait et poursuivait plus léger son extase – jusqu’à ce qu’un autre l’imite.

Josef béotien moine de dos… il médite!

Le sensei donnait le ton… Josef avait pénétré depuis longtemps les langues hiragana et kanji…
Il écoutait, en se posant la seule question qui vaille pour un apprenti pèlerin des choses du monde…
Est-ce que tout ça a un sens ?
Question parfaitement iconoclaste…
Non pas qu’il doutât du sacré rituel en soi… il était bon ton de douter… attitude fort éloignée des us et coutumes de celui de la Bannière étoilée de l’US-Land.
Oui, Josef doutait…
Le sensei le vit…
Il n’avait rien dit, aucun mouvement d’humeur, mais le dos de Josef se releva sous l’injonction des deux coups de bâton que le moine frappeur assenait à chaque assis pour qu’il ne perde pas le fil de la méditation…
Le sensei voyait tout !
Jusqu’à l’impalpable…
Il ne disait rien…
Seuls les moines prenaient la parole ou plutôt lisaient des textes, cent mille fois relues à un peuple bien apaisé – neuf moines….
Josef tenta alors le jeu de la comparaison avec Casque d’or… Lui aussi disait beaucoup… il répétait « America First ! » à un peuple – trois cent cinquante millions d’âmes, sans doute bien remontées…
Puis il s’endormit…
Le moine frappeur le fustigea alors avec sa canne, et Josef revint à sa dernière pensée…
Celle qui tentait de faire la lueur quant à la différence des peuples, et particulièrement leur tendance à copier le maître et à se soumettre à lui sous leurs airs rebelles : ces peuples qui jactaient en US dialecte… bouffaient de la merde en McDo majeur… idolâtraient le vert surtout en liasses de coupures de mille… mais surtout s’agglutinaient sous le parapluie nucléaire en criant : « Au loup ! »
Chemin faisant, selon le principe du rembobinage des pellicules, il revint progressivement sur les pas de sa première vie…
Soudain…
Bien plus tard…
Au milieu d’un matin…
Dans la sérénité du dojo…
Echo de loin, on entendit résonner le pas rythmé des pompes quarante-huit ferrées… Le son se rapprochait, on le sentait joyeux, martial tout autant qu’ému… Étrange, cette émotion métallique… Le ton en mono passa soudain en stéréo pour s’épanouir en quadriphonie ferrée universelle et…

Barnaby s’encadra dans la porte du dojo, rejoint par les moines-pantoufles, tout essoufflés d’avoir tant couru derrière ce dynamisme.
Barnaby s’immobilisa et, dans un grand cri solennel, il jeta à la ville et à la terre :
« Je l’ai ! »
Neuf têtes se tournèrent vers l’astre et attendirent son explication en silence…
« Mon étoile ! Visez-la les mecs ! »
Alors, mes amis, vous auriez dû assister à cette explosion de joie des neuf assis au centre de l’espace sain. Ce fut un muet clignement d’œil, puis un long balancement de la tête, qui reprit son attitude synchronisée et s’orienta vers le mur du fond où se tenait l’effigie de Guanyin silencieuse.
« Je suis muté ! Je suis venu vous dire adieu ! »
Les moines-pantoufles sur le qui-vive attendaient le moment pour déchausser…
« Pas le temps… j’ai laissé quelques présents ! Méditez bien ! Adieu ! »
Barnaby – venu colonel repartait général – peut-être avec de nouvelles pompes de circonstances, tant les fers semblaient neufs.
Josef se pencha vers Akio…
… il m’a livré à la CIA au FBI à l’oncle Sam pour une poignée de dollars… il m’a pompé jusqu’à l’os… voilà le résultat… il a gagné son étoile sur mon dos… il m’ignore…
… Akio fut outré par cette révélation…
On dit… mais est-ce vrai ?… qu’un froissement d’ailes d’un papillon qui se propage à travers l’espace peut provoquer un cataclysme par l’amplitude de sa démultiplication
Josef passa le reste de sa méditation à réfléchir à cette pensée qui avait changé sa vie… un papillon chaussé de quarante-huit ferré…
Les cloches ayant sonné la fin des déductions, les moines refluèrent alors vers leur lieu de compensation des pertes, c’est-à-dire le réfectoire…
Dans la cour du hondo, ils furent confrontés à un monceau de caisses, de cartons et autres sacs éclatants qu’un bahut de l’US-Land avait déchargés…
Le moine économe se grattait la tête, ne sachant que faire de ces corps étrangers autant qu’étranges :
« Singe en boîte » « Soap lyophilisée » « Élément carné séché enrobé de pâte » « Beer »…
Autant que de ces cartons de boîtes de コカコーラ dont l’imprimé de l’une proposait « Kokakōra » venait d’exploser : un liquide aux émanations pharmaceutiques moussait et maculait le gravier de l’allée… sur une surface d’un mètre carré et demi…
Josef s’interrogeait quant au pourquoi, devant l’hétéroclite amas…
Le sensei ordonna une action énergique. Il craignait les contagions. En à peine plus de temps qu’il ne faut pour le noter, arriva une section de plusieurs unités de blanc vêtues, selon les normes de sécurité des industries nucléaires, casquées et masquées, pour pouvoir agir contre les émanations toxiques. Un plateau tiré par quatre hommes suivait. Le tas fut chargé prestement, puis quitta les abords du hondo. Il ne restait que cette tache brune, collante, incrustée dans le gravier… ce  Kokakōra » qui semblait vouloir prendre possession des entrailles du temple…
Le sensei ordonna à nouveau…
Alors une envolée de moines piocheurs ratisseurs bêcheurs encercla le stigmate. Ils parcoururent la profondeur de la croûte terrestre et doublèrent la matière nauséeuse qui émettait ces effluves chimiques autant que pharmaceutiques. Voilà l’allée du hondo où s’ouvrit d’une plaie béante, à ciel ouvert. Les scories s’entassaient dans une douzaine de paniers d’osier. Le plateau revenu livra de nouveaux matériaux vierges, sains, nippons en somme, et emporta les déchets aux gémonies…
Alors les moines fouisseurs rebâtirent le soubassement, le surbassement, le derme du sol et étalèrent le concassé, calibré au micron près selon les normes du temple…
Et, telle la vague de Hokusai prenant toute la largeur de l’allée du hondo, les moines ratisseurs en ligne mouvante râtelèrent au râteau de bambou les huit cents mètres de la voie montante vers le temple, mais descendante vers la sortie, pour effacer les longues souillures parallèles des gommes… qui avaient livré ces scories étasuniennes afin de revenir à la virginité… antique.
Et ce fut bien !
Car, par la même occasion, Josef en perçut objectivement et consciencieusement une illumination.
Mais en trois temps…
D’abord, il n’en crut pas ses yeux quand il vit le tas…
Ensuite, il comprit…
Et enfin, il comprit qu’avec la première étoile de Parker Barnaby qu’il n’y avait rien à comprendre…
Et ce fut l’illumination…
Il lui fallut bien les huit cents mètres pour en expliciter le sens – ce qui occasionnait parfois des stations pour saisir les circonvolutions de la pensée. Heureusement, Akio était présent pour couvrir la surface que Josef allait traiter. La dernière station qu’il fit se situait juste avant une déclivité, devant lui, la vague des ratisseurs s’y engagea, il ne la revit plus, noyé qu’il était dans ses réflexions… ce ne fut que plus tard lorsqu’elle qu’elle revint face à lui, libérée de la force initiale qui avait contraint les moines râteleurs à virginiser l’allée.
Le sensei, dans sa grande humilité, avare de mots, sauf pour faire jaillir l’étincelle, franchit l’espace proche de Josef et le loua muettement pour son acte de ratissage…
Il était inutile d’en dire plus.
Et ce fut bien !
Akio lui enleva le râteau des mains… libérant les paumes qui conservaient encore quelques pansements et aplats de soins, ce qui prouvait une fois de plus que les différentes parties du corps ne s’illuminaient pas à la même vitesse : certaines, telles ses mains, avaient plus de difficultés que les synapses de l’encéphale qui, elles, pétillaient de dynamisme.
Ce constat fut bon !
Enfin presque…
Car l’illumination provoquée par ce monceau de produits US vint fracasser Josef.
Akio écrivit dans le manu-script :
« Josef devient de plus en plus désossé… il perd sa mauvaise graisse… Il faut dire qu’avec les seuls bols de riz et de légumes qu’il becquette à coups de baguettes, il ne risque pas de se charger en gras. Néanmoins, je lui trouve de plus en plus… ou de moins en moins… de poids… rapport à ses lumières… Hier, il est monté sur le mur du hondo en disant :
“D’ici, je vais prendre mon envol… telle la mouette !”
Je lui rappelai que la mouette quittait le nid grâce à ses ailes et que les siennes étaient encore à l’état embryonnaire – ce qu’il admit volontiers… Il me répondit :
“Je t’entends, moine ! Je reste pour parfaire ma boussole… mais viendra le temps où ma croissance sera achevée et ce sera alors la transhumance ailée pour accomplir ma migration !”
Là, il redescendit… mais il se promit de recommencer…
Parfois, dans le dojo, il entonne des cantiques que nul ne comprend, où surnagent les noms de Hissa Luna, Franziska, Rosalie et Jérémie datant de son époque rose…
Le soir même du jour où le colonel Barnaby devint le général Parker, Josef eut un cauchemar qu’il faut raconter dans ses moindres détails…
“Alors… je vis…
Ce tas…
La lumière se fit…
Je compris ces siècles passés où les débarquants du Mayflower, pour amadouer les indigènes purs de pureté, leur tendirent des miroirs, des verroteries et des perles d’un Opéra de Quat’sous…
Les natifs, innocents enfants de la terre, ne savaient pas qu’ils se faisaient rouler dans la farine… Ils se miraient dans le verre tain… ils se découvraient… ils s’admirèrent… ils perdirent leur sens… ils divinisèrent ceux qui venaient leur apporter cette révélation… et ils gagnèrent l’enfer, qui les privait de leurs terres conquises de plus affreuse manière.
Et toi, Barnaby, tu poursuis ton étoile et ta bassesse, en livrant ta soupe pour solde de tout compte – un bazar de misérables dollars pour une étoile…
Mécréant… boutiquier…
Voilà tes manœuvres… Je vois clair… Non, tu ne voulais pas que ma gloire traductrice monte au firmament des forces secrètes… Tu voulais que je fusse le maillon inconnu de ta chaîne carriériste…
Je fus ton moyen…
Je fus l’alien… aliéné…
L’Indien goba l’opium du peuple… ton mercantilisme sucré, lénifiant, infantilisant, mcdonalisant…”
Mais le pire advint lorsqu’il se leva…
Et vint me tirer de ma natte de roseaux, où je dormais comme une souche…
Il voulait m’étrangler, en me traitant d’affreux…
“Auguste pèlerin, lui dis-je, que ta raison se reprenne !… Je ne suis point le quidam que tu sollicites… Je suis ton très humble et très attaché aide-de-camp… Mais si tu poursuis ce pugilat, je me verrai, hélas, dans l’obligation de t’aider à trouver un autre partenaire… !”
Il n’en fit qu’à sa tête et poursuivit l’enserrement de ma glotte, consciencieusement, avec cette inconscience qui caractérise les rêves inconscients.
Alors ?
Alors il se prit deux pains dans le buffet… enfin deux atémis qui le ramenèrent recta dans le droit chemin…
La voie ?
Non… son paddock… silencieusement.
L’illumination !
Non, le sommeil…
Depuis je veille… »
Effectivement, Josef mutait à tel point qu’il fallut lui donner une taille de kimono inférieure à celle qu’il portait… on le perdait dans les plis du coton de celui de son incorporation.
Après son époque rose, il se dilua au cœur de son époque bleue, souvent il mélangeait le rose et le bleu… La couleur qui émergeait passait par toutes les nuances du spectre… Josef, spectre lui-même, se levait… divaguait… soliloquait… s’extrayait de sa chrysalide telle une métamorphose kafkaïenne…
Akio reprit son manuel du bushido pour diversifier les atémis qu’il portait à Josef lors de ses nocturnes sorties.
Akio avait la sagesse : il visait chaque nuit une nouvelle partie du corps de Josef – car l’atémi est un coup porté sans arme à une partie vitale. Or, Josef se levait chaque nuit… Hélas, ses parties vitales ne se renouvelaient point, elles étaient les mêmes d’une nuit à l’autre… il fallut ruser.
Le manuel proposait plusieurs solutions de grands maîtres.
Après les atémis, Akio utilisa la sophrologie – une médecine alternative aux atémis, mais qui pouvait être complémentaire… Je te sophrologue… Si tu mouftes, tu prends deux atémis…
Le traitement fut efficace, mais, comme toujours, la nature finit par s’adapter et Josef également…
Alors Akio se dirigea vers l’hypnose, pseudoscience selon le qualificatif de l’Académie, mais science néanmoins…
Enfin, Josef put s’épancher oralement et nuitamment sur son tapis de roseaux…
Là, il exposa tout ce qui lui venait en tête et même ailleurs… sans queue ni tête de chapitre…
Akio comprit…
Beaucoup de choses…
Il nota l’essentiel…
Lisons…
« Il est 1 heure 36 minutes et 12 secondes, l’“heure du bœuf”… Josef se lève… enfin saute comme un taureau castillan… Il rue… il éructe… le mufle écumant… il se prend pour un novillo – cet animal à cornes de quatre ans, plein de sève et d’énergie…
Bon… et après ?
Il se calme, court puis marche au pas… c’est ainsi toutes les nuits…
Phase 1 : Le soir, après le bol de riz, après les dévotions du soir, après le sutra ouvrant la porte des sommes, Josef sombre… Son matelas de roseaux crissant geint sous le dormeur en crise… C’est ainsi que je peux, moi aide-de-camp, réparer mon corps pendant les deux périodes dites “heure du sanglier” puis “heure du rat”, car Josef écrase ses roseaux avec une application qui fait merveille.
Phase 2 : Parfois, dès la première minute de l’“heure du bœuf”, le voilà qui s’agite… L’autre jour, il coursait une femelle, qui lui répondit : “À l’heure du bœuf, les novillos ne draguent pas les nanas !” Ça l’a calmé !
Phase 3 : Eh bien, nous y sommes !
Je résume, car les incohérences de Josef sont légions étranges au temple.
Josef revisite son parcours archaïque ancien enfui par bribes, tels ces peintres pointillistes qui chaque jour rajoutent une pointe de pinceau sur une surface de quatre par trois : un point par matin, soit trois cent soixante points par an… Combien d’années faudra-t-il pour donner un sens à la surface ? Ce cadre était trop étroit pour Josef : il alignait au bas mot entre trois cents et quatre cent cinquante-six touches par nuit…
Car la somme des vies passées de Josef était incommensurable… Alors, il augmenta les touches… Son record était de deux mille… pendant la pleine lune.
Je vous laisse vivre ces instants tels qu’ils furent vécus – un film à vingt-cinq images seconde… Et je passe la parole au scribe de service qui recompose ce monument… »
L’aide-de-camp put enfin pioncer, mais il veillait…
Car la séquence se déroule dans l’hacienda des parents de Josef, à Pittsburgh, en Pennsylvanie…
Il y a foule…
… Quel est donc l’événement que l’on fête ? demanda le narrateur que l’on avait invité.
… Le passage répondit Gottfried.
… Celui qui décide de l’entrée de Josef dans le giron…
… Le giron ?
… Celui de sa vie d’adulte dans l’environnement…
… Sa profession, en somme…
… C’est ça…
… Autant de personnes pour ce…
… Passage…
Ses interlocuteurs le quittèrent pour rejoindre les nouveaux arrivants. Un service d’ordre accueillait les invités, qui se garaient dans la cour de l’hacienda…

Voilà Cheval-Fou, frère de la mère de Josef… Il était venu avec sa squaw et ses huit papooses qui sautèrent de la Ford T rouge neuve qui fit de l’œil à Rosalie…
À côté vint se ranger le frère de l’oncle de Gottfried, vêtu de l’authentique Lederhose bavarois – cette culotte de cuir tanné par les ans qu’affectionne cette tribu. Il se déracina avec regret de sa berline qui faisait corps avec la culotte. Le peuple vit l’autre éclatant symbole bavarois que la voiture arborait, dont le « made in Germany » avait récemment gagné les cœurs des édiles et des nobles élus : l’étoile à trois branches inscrite dans un cercle parfait…
Ainsi, ce melting-pot mixait les anciens fossiles de la Mitteleuropa en totale mutation avec d’authentiques fossiles amérindiens des plaines de l’Ouest en permutation.
On dressa les tepees…
On poussa et repoussa les limites des murs de la grande salle commune, qui put alors contenir la cinquantaine de sages, car, outre le rituel des agapes, ce peuple était venu pour conseiller le petit…
C’est-à-dire aider Josef lui-même à choisir sa voie.
Bon, ce n’était pas encore le moment…
Il fallut tout un matin de soleil calme pour que la troupe se rassemble dans la nef de l’hacienda… Gottfried avait sorti les rallonges de la table antique qui traversa la pièce en diagonale… Quelques squaws, de vieux Sioux et une troupe d’Algonquins choisirent les tapis proches de l’âtre où tournaient des poitrails de bisons… Dans l’angle opposé, on entreposa la fanfare qui s’était augmentée d’un nouveau membre : un cousin hongrois musicien, il était venu avec sa femme et ses instruments (une cithare et un violon) pour réveiller les genoux lors de quadrilles chaloupés…
Mais ce n’était pas tout…
La famille était d’une grande sagesse pour conseiller les marmots – surtout ceux qui regimbaient : les sanctions pleuvaient et le petit filait droit… ah ça mais !
… Nous avons invité… dit Gottfried dans un élan d’ondes excentriques dans lesquelles le peuple comprit qu’il venait de dire une parole authentique…
À preuve, il continuait :
… afin de relativiser…
Il venait d’apprendre l’existence de ce mot qu’il trouvait beau et forcément il voulait le placer…
… l’institutrice de Josef…
… directrice… souffla Hissa Luna…
… qui directricera les débats… et monsieur l’officier qui officiera les avis… !
Personne n’avait compris le jargon autant que le traitre-mot… Cependant, Josef n’oublia pas cette expression « traître mot », il s’en souviendrait plus tard ! Mais il fallait boire et manger. Alors le peuple applaudit à tout rompre – ce qui fut le sésame ouvrant le ban des agapes.
Quelques convives se penchèrent pour obtenir une traduction, mais ils furent vite repris par d’autres épanchements plus liquides que solides…
Et ce fut bon.
Imaginez l’humanisme qui imprégnait ce peuple qu’Abraham dans sa pleine croissance n’eût imaginé : une foule de Lederhosen et de Dirndl partageant l’atmosphère avec une troupe d’Anishinaabeg et autres Sioux en jeans coiffés de plumes d’aigle. Tous étaient liés par un lien unique, ce sang universel qui réunit les peuples et transcende les différences… L’Indien et le Germain portaient la fameuse montre suisse, made in Switzerland, symbole de la transacculturation qui efface les frontières des peuples et des sexes…
Car, gens ! songez… Il suffit de regarder le cadran du bracelet de son poignet pour savoir, quel que soit l’idiome dans lequel vous jactez, définir l’heure, ce qui est l’alpha et l’oméga de l’espace-temps du dollar, du franc suisse, du mark, du rouble, du yen, de la livre sterling, qui sont les mesures universelles, dont la plus égale était en haut de l’échelle des temps-monnaies : le sieur $…
… On raconte d’ailleurs, dit un cousin de Gottfried à un neveu algonquin en US langage, que le billet vert, le dollar si tu veux, est la démocratisation de la monnaie du Saint Empire germanique nommée thaler
… Comme quoi… « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! » pontifia l’Indien en citant Lavoisier, il ne voulait pas être en reste.
Puis, il termina sa bière brassée selon les principes de Linz dans son verre ad hoc de trente-neuf centilitres.
Un observateur aurait eu intérêt à se glisser de couple de hasard en voisin d’imprévu, de face-à-face de coïncidence en diagonale d’impossible confession, mais cela aurait été indiscret et somme toute d’une pauvre banalité – car ces peuples communiquaient si naturellement qu’il était inutile d’en rajouter…
Yépa, la mère de Josef se trouvait quelque part dans cette foire œcuménique. En cherchant bien, telle une gazelle des grands espaces, elle effectuait les déplacements entre l’office et la salle à manger où cuisinaient un groupe de squaws et quelques Dirndl en tabliers colorés.
C’était sublime.
Heureusement, elle était secondée par l’épouse d’un Kamarad de Gottfried, laquelle était capable de transporter huit chopes de bière, quatre dans chaque main, en un voyage… Elle dépassait Yépa d’une tête et, selon une heureuse expression d’un classique de la littérature française que Josef avait lu récemment dans le texte, l’épouse du Kamarad avançait grâce à « un authentique pas de hussard » que Barnaby admira fort.
Josef philosophait benoîtement…
Il s’était retiré sur le tapis dans l’angle, entre un vieil Algonquin qui fumait son calumet et une mamma squaw qui lui racontait des histoires inouïes de l’époque ancienne des Inuits. Ses deux sœurs jouaient avec les cousins algonquins dans une salle de jeux que Gottfried avait construite pour l’occasion – une sorte de bowling à quatre pistes… C’était bruyant… mais, avec les enfants, ne faut-il point lâcher un peu la bride ?
Quant aux convives, la bride était largement débridée. On atteignit sans frontières le sommet des festins du démiurge du Walhalla du Grand Ouest, où la Kartoffelsalat le disputait aux « rognons de veau et de bison à la sioux », suivis de salades de « Löwen-Zahn et aux lardons et fromage de bouc » qui accompagnaient les « Kartoffeln en gratin », sans oublier « les perdrix des neiges façon rôtis des Sioux » qui se mariaient bien avec des « Kartoffeln en robe de champ »…
Bref, une extrême variété de potatoes, qui venaient toutes des champs de Gottfried – de même que les bisons gros producteurs de rognons, les perdrix des neiges, les Löwen-Zahn, autrement dit les « pissenlits » cueillis dans ses prés, les huiles tirées de ses colzas… Il avait fallu acheter le sel… En réalité, Gottfried avait négocié cet achat en non-achat, en échangeant trois canards contre cinq kilos de sel et trois litres de vinaigre…
C’était équitable… Or, ses billets verts craignaient le froid, mais surtout le commerçant devait lui rendre la monnaie au pfennig près, un poids métallique inutile qui trouait les poches.
Le premier invité passa sous les oriflammes du portail à 9 heures du matin, le dernier n’arriva qu’à 11 heures – deux heures d’horloge qui furent consacrées aux salutations, présentations, félicitations, vaticinations et autres solennisations. Puis ce fut l’échange de cadeaux… On avait apporté des strudels faits maison… des boîtes à outils… des rideaux qui pourraient servir plus tard comme traînes pour le mariage des filles… Un cousin rhénan offrit une magnifique cisaille aux bras escamotables pour élaguer les gourmands des pommiers sans monter à l’échelle… Un neveu avait même déniché dans une brocante deux phares pour Rosalie qui ravirent Gottfried… On ne comptait plus ni les tronçonneuses, ni les socs de charrue, ni les Cocotte-Minute, ni les quelques sacs de semences des nouvelles variétés de Kartoffeln…
Le narrateur se surprit à poser une question :
… et les natifs… qu’est-ce qu’ils avaient offert… car… eux aussi… étaient…
Allez donc y voir ! Lui répondit un touriste qui revenait de la Capitale des Gones…
Dans la remise où Rosalie se reposait, Gottfried avait dressé une grande estrade où chaque arrivant venait déposer son tribut. Les heures passants, le plateau s’était achalandé des multiples dons. Chaque présent était accompagné d’une enveloppe où un titulus vous renseignait sur l’identité de l’illustre donateur. Certains s’étaient permis une coquetterie en calligraphiant leur nom en gothique luthérien du meilleur style…
L’exposition était impressionnante parce qu’elle impressionnait.
Mais…
Où étaient les témoignages des natifs… ?
Là !
… Ah !
Il fallut se pencher sur un carré de toile aux ornementations tissées dans la matière… Oh ! le carré devait bien mesurer soixante mètres sur deux… Il était plié… c’était donc un carré rectangulaire, chamarré, sur lequel reposaient des… des quoi ?
Des dents… des pierres… des sachets poussiéreux… des colliers… des os… des bracelets de cuir… un vieux calumet emplumé… une parure de tête, telle la queue d’un paon en plumes d’aigle… une hache… des plumes… des scalps… des lanières de cuir… un tibia percé devenu flûte… un arc et des flèches… une paire de mocassins… et, debout, un totem…
… c’est un nom algonquin ! souffla le guide au narrateur.
Il culminait à trois mètres au-dessus de cette brocante avec une indifférence de grand sage… Certes, Gottfried avait pesté contre les géniteurs de cette érection… Il ne sut jamais comment, en quelques minutes, le peuple algonquin avait réussi à creuser une alvéole pour ficher le symbole qui interpellait le visiteur.
La face aux grands yeux, le nez de rapace, la bouche peinte… tous ces traits forçaient le respect. Le visiteur s’attendait à ce que s’animent les deux courtes ailes blanches et vertes…
Comme il n’en était rien, chacun pouvait alors admirer les rutilants outils des vingt mètres carrés de l’autel des dons qui conféraient à ce peuple, cette cosmologie pratique si célèbre. Ils éclipsaient, hélas, le tissu, coloré de motifs complexes, trop complexes sans doute, couvert de cailloux que le regard du quidam ébloui ne parvenait plus à isoler du tout…
Néanmoins, là, sur ce présentoir, les deux communautés étaient présentes à égalité… Ici, la quincaillerie pratique « dernier cri » du Nouveau Monde, là, quelques cailloux occultes d’« un jardin » Ancien Monde…
… À chacun son monde ! dit le guide.
Le narrateur ne parvint jamais à savoir si le guide était de l’ancien ou du nouveau, bien qu’il lui ait posé la question…
… Ni l’un ni l’autre… je suis avocat !
Un autre monde… en somme.
Pendant tout le temps qu’il fallut pour garnir les rayons, les invités qui avaient souscrit à ce rituel – après les accueils – se devaient alors d’honorer les flots, flux et autres fluides qui arrosent les glottes – certains étaient gazeux, d’autres aqueux… Enfin, les eaux de feu rosirent les joues…
Une infime proposition offrait des laits de bisonne, de jument, de brebis, de vache, de chamelle et de chèvre, tous issus du cheptel de Gottfried, et autres laits fermentés additionnés de sirops…
Chacun se délecta selon son inclination, laquelle pour certains fut tangente. Car la verticale devint fuyante ou plus exactement fluctuante, passant de la position – 20 degrés bâbord à + 22 tribord… Certains ne résistèrent point à 24 degrés de gîte… Ils s’inclinèrent devant la qualité des fluides pour cuver un moment le temps d’un somme régénérateur gustatif…
Il faut le dire, la route du matin pour venir à la fête avait été éprouvante…
Sur le coup des 13 heures donc, le peuple était rassemblé autour de la table, sauf ceux qui avaient préféré les tapis, les coussins et les tables basses des campements… Josef était de ceux-là…
Gottfried n’avait formulé aucune remarque pour que le rejeton siège à la table communautaire et même s’il l’eût fait, l’ontologique attitude de Josef n’eût point muté des peaux de vache vers la diagonale paternelle…
C’était d’ailleurs dans ces occasions que le peuple pouvait par le menu, si l’on ose dire, constater que Josef, bien qu’étant le fils d’un Germain, aimait se situer généralement dans l’espace géographique des Algonquins…
Hissa Luna l’avait remarqué immédiatement… Elle s’en ouvrit à Barnaby, qui lui caressait l’épaule de ses cheveux en brosse d’officier promu…
Malgré l’insistance de son poil dru, elle poursuivait son observation, puisque ses remarques pouvaient avoir un intérêt anthropologique – car, ne l’oublions point, Hissa Luna n’était ni Amérindienne ni Germaine, ni… ni…
… Ben, elle vient d’où, alors ?
afro-étasunienne… !
Le seul point commun qu’elle avait avec Yépa, c’était leur période petites filles où les bons pères et bonnes sœurs, l’une dans une banlieue du Québec, l’autre dans un boui-boui baptiste de Louisiane, leur avaient chanté des cantiques latins…
Mais qu’il était loin, ce temps où Josef courait vers elle, Hissa Luna la protectrice, pour se reposer sur son sein chaud pacificateur !
Hissa Luna rêvait à ces temps enfuis, pendant que Barnaby lui pelotait la cuisse droite sous la table… Heureusement, elle put continuer son rêve, car Barnaby fut interrompu. Un convive repoussa la chaise du voisin qui était allé gagner de l’espace par un déstockage fort à propos – car les côtes de bœuf rôties arrivaient mit Kartoffeln dazu, « accompagnées de patates », si on veut traduire… car chez Gottfried la patate dominait…
L’homme était jovial, un authentique représentant de la Mitteleuropa établi dans les plaines de l’Ouest. Il avait ôté sa coiffe bavaroise qui l’apparentait aux Indiens algonquins par la plume – était-ce du canard, de l’oie ou de l’aigle ? Nul ne sut. Il n’était point ornithologue, mais banquier.
… Vous, c’est quoi votre job ?
… Général !
Ach !
Ce qui lui permit d’ouvrir grand la bouche pour savourer le premier carré de viande accompagné de Kartoffeln… Puis il s’écoula un certain temps pendant lequel le convive absent revint, décala sa chaise, chamboula le plan de table et se barra à l’autre bout… Le banquier avala.
… Et ça gagne combien ?
Barnaby venait, lui aussi de recevoir sa côte de bœuf mit Kartoffeln dazu… Il huma le plat, coupa la viande, enfourna un morceau, mâcha et avala, puis émit :
… Vous êtes un parent ?
… Mon ancêtre est arrivé avec l’ancêtre de Gottfried… !
… en quelle année ?
… ich weisse überhaupt nicht mehr ! je ne sais plus…
Là, l’homme se leva… la chope avec lui… Il tonna le ton et, comme un seul homme, des dizaines de chopes se dressèrent au-dessus des têtes – ce fut le chant coreligionnaire « Ein Prosit… ein Prosit… ! » qui permit tout à la fois de refaire l’harmonie, de resservir une chope et de desservir le plat vide que certains avaient terminé…
Le banquier avait marqué son terrain pendant qu’un autre se préparait à le suivre…
Il se pencha vers Barnaby, qui n’avait pas répondu…
Wieviel ? Suivi du geste des doigts qui palpent l’oseille… Combien ?
Là, Barnaby se lança dans le plaidoyer de l’ordre universel, que d’aucuns eussent qualifié de nouvelle noblesse du genre Homo Americanus. L’officier était un pur produit de l’US-Land – mais, notez-le bien, un de ces soldats qui s’adaptaient à toutes les configurations de la planète…
Ach ! redit le banquier.
… Mais parce qu’il s’exprime en US-Universal-Language, songez que son territoire est le plus important au monde… avec ses bases dans toutes les provinces de la planète… ! Il n’a même pas besoin de passeport, ni de visa, ni de tracasseries administratives… il voyage sans frontières !
Ach, c’est comme nous… À la banque, on peut saluer tous les Kollegen dans nos succursales… ! Nous aussi, on n’a pas besoin de passeport… En un clic, on rapatrie les virements de cinq, dix, vingt zéros… ! »
Et l’homme se leva et tendit une main à Barnaby qui gicla de sa chaise et lui serra la pogne comme un étau…
Freundschaft… Amitiés totales !
Et les deux hommes s’étreignirent virilement comme de vieux Kameraden retrouvés…
L’avenir de Josef en était l’horizon proche.
Hissa Luna n’avait écouté que d’une oreille, mais, soudain, elle ne voulut plus quitter le fil de l’évolution de l’échange… Elle avait consenti à prendre une assiette de Kartoffeln sans viande… Elle voulait rester zen… enfin, si possible… car elle avait tendance à s’épanouir dans ces ambiances…
Hissa Luna était émerveillée de voir cette Indienne, cousine et mère de trois enfants, mince comme un fil de fer, évoluer au milieu de cette humanité bien en chair…
Elle voltigeait sur ses mocassins dans sa longue robe de peau brodée. Hissa Luna enviait ses longs cheveux noirs corbeau, qui lui descendaient dans le dos et qui flottaient au vent, alors qu’elle-même devait passer des heures chez la coiffeuse pour obtenir le même effet… enfin presque…
Profitant de l’instant où Yépa vint prendre de ses nouvelles, elle se risqua à lui demander :
… Comment faites-vous pour rester aussi mince ?
Yépa se lança en trois mots dans un récitatif sanitaire :
… brouets de légumes à l’eau, lait de jument, fromage de bisonne… herbes des champs…
… Mais… ? interrogea Hissa Luna.
… Oui… Gottfried cuisine son menu et moi le mien…
… Et les enfants ?
… Les filles mangent comme le père…
… Et Josef… ?
Hélas Yépa dut quitter Hissa Luna pour répondre à une demande qui semblait plus pressante… La voilà, tel un elfe, qui s’en allait rejoindre la tante qui, près de l’âtre, lui exposa en détail son problème, et le menu de Josef resta un mystère.
Hissa Luna reporta alors son attention sur les échanges des deux nouveaux amis…
Il n’était question que de stratégies universelles, de conquêtes de places fortes, de libération des peuples qui seraient conquis de gré par la force du marché, de la démocratie sous la houlette du protecteur et son bras séculier : la finance…
Les deux hérauts de cette vague géante étaient face à face, unis dans la croisade transcontinentale… L’officier et son alter ego le banquier…
… C’est l’avenir de Josef !
Le temps qui ne négocie rien s’était écoulé au sablier des devenirs en cours… Un bon tiers des convives planait dans un rêve ensommeillé… Les deux autres tiers s’étaient mélangés par affinités : les Indiens avec les Indiens… les Germains avec les Germains… Les langues régionales se déliaient…
Quelques volontaires faisaient le voyage entre la table et l’office pour remplir le plateau de forêts-noires, de strudels, de Streusel, de Linzer Torten. Cette arrivée massive permit de constater que les Algonquins ne se servaient point de friandises – remarque fugace sur le défaut de fougasses.(sic)
Et le peuple ravi, refit corps autour du plateau…
Hissa Luna avait abandonné les deux amis pour recevoir sa part de sucreries. Elle cherchait Josef, qui et vous avez pu le constater, était absent ou, plus exactement, était resté sur son tapis entre le fumeur de pipe et la tante Anishinaabek qui poursuivait sa confession…
Josef était, ce jour-là, un grand garçon… Quel âge avait-il ?… Au bas mot, entre quelques mois et plusieurs années… Hissa Luna n’avait jamais réussi à connaître la date de naissance exacte de Josef, qui semblait ne point faire son âge. Là, à le voir, tel un angelot écoutant la vieille tante indienne, on l’aurait pris pour un bébé qui jargonnait à peine ses premiers mots quand, à d’autres moments, alors qu’il analysait les textes de Jérémie, il avait l’air d’une sommité émérite universitaire chenue.
La vieille tante lui donnait son potage à la cuillère… une phrase… une cuillère… il restait la bouche grande ouverte… une phrase… une cuillère… jusqu’à la fin des temps.
Et soudain, le cousin hongrois ouvrit le bal avec un nostalgique air bohémien qui cadrait bien avec le campement mélangé… Ce fut le délire lorsque le violon reprit la phrase musicale principale de la cantilène… et l’explosion des sens quand les vents démultipliant les accords jurèrent qu’ils avaient encore du souffle, même après ces agapes dignes de sieur Pantagruel…
On chantait, on dansait et surtout on pleurait sous le choc des musiques en mode mineur – une tonalité qui fracasse toute âme mitteleuropéenne bien née.
Pendant ce concert, sur les peaux de bêtes, les Algonquins attendaient leur heure… Un trio en authentiques parures d’époque installa sur l’espace restant du campement une panoplie d’instruments…
Quelques spectateurs qui s’étaient plongés dans un somme réparateur furent régénérés par la mystique musicale que la cithare, le violon et le saxophone ensemble susurrèrent. Ils attendaient à présent de découvrir les complaintes de ces Algonquins qui avaient coutume de retracer en chansons les époques de leurs pères qui, jadis, avaient franchi les détroits en provenance des terres jaunes. Eux aussi racontaient la transhumance des vrais pionniers venus de l’Est avec arcs et flèches, mais qui n’avaient point rencontré de bohémiens allant vers l’Ouest. Puis les flots se dégelèrent, le détroit devint infranchissable, ils durent s’adapter sur cette terre nouvelle depuis plus de vingt mille ans. Ces musiques évoquaient cette saga antique où la nostalgie le disputait à la construction des tepees…
La cithare cessa. On entendit encore vibrer quelques instants le murmure des cordes. Le violon laissa mourir sa dernière note dans le long vibrato d’un la bémol langoureux qui n’en finissait pas d’émouvoir le dos des âmes…
Puis vint le silence qui seul permet la jouissance du son entendu, celui qui s’éteint dans la mémoire, presque évanescent, à peine un souffle qui s’étire vers un…

« Born in the USA ! »

Le trio d’Indiens attaquait son concert par une révolte de décibels qui, selon le principe du volume, allait unifier l’universel dans une même dilatation exponentielle englobante – à preuve, l’âme slave avec ses cordes en boyau de vache s’y noya.

et Bruce vint…

Mais quel souffle !… loin des steppes… des détroits… des arcs et des flèches… !
Barnaby, exalté, cherchait Hissa Luna, qui s’était déplacée…
Le banquier terminait un Linzer Torte qui fleurait bon la framboise, la cannelle et le kirsch…
Le cousin hongrois, la violoniste souabe et le saxophoniste bavarois profitèrent de ce déluge pour aller se désaltérer, terminer les forêts-noires qui patientaient sagement et boire le café fumant arrosé d’un schnaps…
Le trio avait conquis l’espace dans une harmonie universelle… Il suffisait de trois Indiens… trois Chinois… trois Turcs… trois Africains… trois Moldaves… trois plombiers polonais… bref, trois individus… trois guitares… mais surtout d’une armoire clignotante productrice d’énergie en gros volume… pour qu’agisse la magie du verbe « Born in the USA » qui devenait l’hymne des peuples pour la fin des temps…
Les constructeurs de l’armoire conseillaient aux spectateurs de se tenir à une dizaine de mètres du meuble pour avoir une meilleure vue, sans doute…
Car… le son décoiffait.
Après cette suffocation harmonique d’une bonne heure, on s’achemina vers le point culminant de cette œcuménique réunion…
Les instruments se turent… Vaincus par la réalité des avenirs en gestation, les acteurs qui portaient une voix, sinon leur voie, se retrouvèrent devant un tapis vert pour échanger les cartes… Ce n’était pas un jeu, mais une gymnastique intellectuelle qui offrait au corps un geste ludique pendant que les synapses entre deux schnaps  s’interrogeaient sur l’avenir de Josef… Le tripot s’était réfugié en bout de table, bien qu’il en occupât une bonne moitié… Le banquier et Barnaby siégeaient aux bonnes places. Gottfried présidait la séance tout en jetant les cartes sur le tapis… Hissa Luna, qui n’était pas en reste, était installée en face de Barnaby, qui, sous la table, lui faisait du pied… Autour, des grappes, acteurs, spectateurs, jeteurs de sort, bonimenteurs, escamoteurs, hâbleurs et même emmerdeurs étaient tous là.
Sauf Josef et Yépa.
On œuvrait à l’avenir de ce garçon…
Gottfried avait posé une question… C’est Hissa Luna qui répondit la première :
… Moi… je n’ai jamais vu un garçon qui se mette à genoux devant une fille… pour l’élire au sommet… !
… Franziska ? suggéra un témoin anonyme.
… C’est qui Franziska ? demanda le banquier.
… La fille d’un orthodoxe !
… Russe ?
… Je crois…
… Un bolchevique défroqué, quoi… chez nous… ici… !
… Oui, mais, dit Hissa Luna, lorsqu’il l’a vue, il s’est mis à parler russe… tout d’un coup… comme par miracle… c’est incroyable !
… Et alors ? dit Barnaby. Moi, quand j’étais petit, je jouais aux soldats de plomb et je suis devenu officier !
… Voilà la vérité… l’armée… la banque… c’est l’avenir !
… Il a le choix !
… Oui, mais, dit Hissa Luna, comment comprendre qu’il puisse parler quatorze langues aussi facilement ?… Il faut qu’il utilise cette compétence !
Un cousin de Gottfried, qui était professeur dans une université citée comme la cité du savoir, cita son manuel :
… L’adverbe “facilement” que vous employez me semble une argutie elliptique oratoire qui n’a que faire dans cette évaluation…
On laissa causer l’intello, car l’âme peut se gâter si elle rumine sans cesse le même solo in petto… Il démontra que les quatorze langues de Josef n’étaient en fait qu’une résurgence atavique grégaire… Au fond, ses origines comme…
… Vous, madame vous êtes noire… comme Josef parle quatorze langues… ! C’est naturel !
… Oui, mais c’est sublime !
… Ça gagne combien ? répéta le banquier qui abattit son brelan.
… Hum ! Hum ! Répliqua Gottfried.
On eut les avis des autres joueurs et spectateurs, car le tour de table fut saisi. On nota les métiers en pointe : la banque, ce lien transculturel… l’armée, cette libération du monde…
… La justice ! dit un témoin.
… Avocat ! Compléta un autre.
On élimina les activités liées à la terre : paysan, sauf si on possédait six cents hectares… Le pétrole, oui, mais alors dans les pays du Golfe où la main-d’œuvre a rejeté depuis la nuit des temps ces pratiques syndicales archaïques qui nous agacent la vie… Progressivement, on rejeta toute activité qui s’exerçait sur le territoire, car l’avenir était à l’espace planétaire… Mars était encore dans les limbes…
« La banque ! », « L’armée ! » furent les leitmotivs…
Et soudain, le banquier eut une idée :
… Il commence par l’armée… passe ses galons… et termine à la banque… !
Une sublime trajectoire… toute tracée…
… Mais son génie des langues… !
… il peut le diriger dans les services secrets…
… Pourquoi “secrets” ?
… Pour traduire… L’armée a besoin de ces êtres qui parlent facilement plusieurs idiomes !
… Ah, vous voyez… lui aussi, il utilise l’adverbe…
… Oui, mais c’est dans un autre contexte, madame !
Le cousin était pincé par la remarque de Hissa Luna… qui…
… Moi, je le connais bien… il est resté chez nous plusieurs années… je l’ai vu… comment il a fait connaissance de Jérémie… il pouvait lui parler en plusieurs langues… il le connaissait par cœur, son Jérémie !
… Qui c’est, ce Jérémie ? s’insurgea le banquier. Qu’est-ce qu’il vient foutre ici ? C’est encore un Russe ?
… Mais non… Jérémie… celui qui…
… Bon… oui, Jérémie… et alors ?…
… Le prophète !
Le banquier faillit en avaler le cigare qu’il venait juste d’allumer…
… le second après Isaïe !
… Madame, vous n’allez pas me faire croire que vous avez eu dans votre école les prophètes Jérémie et Isaïe… Ça fait longtemps qu’ils sont revenus aux pays de leurs pères… à moins que vous soyez immortelle… sauf votre respect.
Surgit alors un instant de flottement… Il y avait longtemps que la quasi-totalité du cercle de table n’avait point ouvert le Saint Grimoire aux pages des prophètes, on risquait l’acculturation, peut-être même l’inculture en action… voire le désert culturel… coupable… bien coupable !
Il fallut se ressaisir…
… L’armée secrète me paraît une bonne idée… !
Gottfried semblait en phase… mais il restait sur ses interrogations…
… Ça gagne combien… restait le leitmotiv…
Ce ne fut ensuite que détails sur la solde… ses aspects collatéraux… sécurité sécurisée…
… En somme, dit le banquier, puisqu’il est logé, nourri blanchi, on peut dire que sa solde, c’est son argent de poche… !
… C’est c’la même ! ajouta Barnaby.
… Il peut se faire de bons placements…
Le soir venant, on annonça qu’on pouvait finir les restes… ceux qui voulaient…
Ce fut le grand branle-bas de combat…
… Les jeux sont faits… murmura Hissa Luna.
Barnaby lui demanda négligemment si elle avait besoin d’un moyen de locomotion pour rentrer chez elle… Il se proposait de la reconduire selon le docte style des officiers de West-Point…
… Merci… mais mon ami aura terminé son match de rugby… il vient me chercher dans quelques minutes.
L’homme était ponctuel, car on vit entrer un ressortissant tout en muscles de Louisiane, qui inspira un très grand respect à Barnaby…
C’est ainsi qu’en l’espace de quelques heures s’égrenèrent les départs des convives qui dépeuplèrent peu à peu l’espace…
La diagonale devint déserte… les instruments reprirent leur place dans leurs étuis… les armoires à sons disparurent…
Les bûches dans l’âtre s’effondraient lentement…
Le vieil Algonquin terminait son huitième calumet… la tante Anishinaabek suçait un fruit…
Josef dormait, la tête au creux de l’épaule de l’ancêtre…
Dehors, Yépa visitait les tepees que ses cousins avaient construits pour les enfants en vue d’une fête les jours prochains…
Le narrateur aurait pu en dire plus ou moins suivant la résistance du lecteur. On aurait pu même résumer ce chapitre à quelques mots. Allons plus loin : le livre aurait pu se résumer au lapidaire titre Le Révérend Smith et son aide-de-camp. Nonobstant, à ce stade du récit, ce titre n’a toujours pas de sens – car Josef n’avait encore rien prouvé sauf son prédicat… qui fracassa Parker. 

Josef dormait… c’est pendant son somme que s’était joué son destin!!!

Si vous voulez comprendre ce basculement du destin, lisez donc la suite…

                                                    Et c’est ainsi que murmurent les tortues blondes

                                                                       Gentilés  
                                                                       Si le voulez bien
                                                                       Lisez suite jour prochain
… vous pouvez aussi charger le lien des éditions Alain Iametti sur votre moteur de recherche : https://www.editionsalainiametti.com/
vous trouverez les opus édités…
                                                                                      L’Ange Boufaréu

 

 

2 réflexions sur « … Josef’s destiny : banker or soldier ? »

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